2021: Mobilité, transport et santé en Afrique
Editorial: MOBILITE, TRANSPORT ET SANTE EN AFRIQUE»
MOBILITY, TRANSPORT AND HEALTH IN AFRICA

KASSI-DJODJO Irène
Maître de Conférences
Institut de Géographie Tropicale (IGT),
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d'Ivoire
irenekassi@yahoo.fr

BONNET Emmanuel
Directeur de Recherche
Institut de Recherche pour le Développement
CNRS Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, AgroParis Tech
emmanuel.bonnet@ird.fr

NIKIEMA Aude
Chargé de Recherche
Ouagadougou, Burkina Faso
INSS/CNRST
nikiaude@yahoo.fr


Texte intégral




Au-delà des possibilités qu’il offre, le transport, comme la mobilité, exercent un impact sur l’environnement et la santé humaine (S. Fleuret, 2015)[1]. Leur participation dans la diffusion des maladies est connue (C. de Malet, 2006[2], M. Cupa, 2009[3]). Ils peuvent être des déterminants importants dans la chaîne de transmission, comme en témoigne la pandémie actuelle de Covid-19. La mobilité y compris le transport, qui la caractérise, ne se réalisent pas sans risque. En Afrique, la mobilité et le transport sont au cœur des politiques publiques et permettent le développement des infrastructures routières et d’aménagements urbains notamment. Cependant, ces aménagements s’accompagnent d’effets collatéraux, en particulier sanitaires, tels que la pollution et les maladies respiratoires associées ou l’accroissement des accidents de la circulation.
La situation dans les villes se trouve aggravée par un certain nombre de contraintes, notamment l’étalement urbain caractéristique de la quasi-totalité des villes africaines, l’essor des modes de transport collectif non conventionnels (taxis collectifs, minibus, mototaxis), l’insuffisance d’aménagement des voies de circulation, etc. Par ailleurs, les enjeux de pollution atmosphérique et l’accessibilité aux centres de santé restent toujours importants. La santé des populations dépend d’un ensemble de déterminants médicaux, mais aussi non médicaux touchant aux conditions, aux modes de vie et à l’environnement physique et social. Dès lors, la question de la santé ne peut s’appréhender au détriment de celle de la mobilité et du transport qui en sont, à bien des égards, des déterminants potentiels.
L’intérêt du présent numéro thématique est de questionner l’interaction entre mobilité, transport et santé dans les pays d’Afrique. Ce sujet n’est pas nouveau mais, depuis plusieurs années, le problème tend à être exacerbé dans les pays du Sud. Dans cet ouvrage, neuf articles mettent en relation trois dimensions de la question. Ainsi, la première partie est composée de quatre articles et traite du rôle de la mobilité et du transport dans la diffusion des maladies ainsi que des questions liées à la pollution atmosphérique et son impact sanitaire. Les cinq articles suivants structurent la seconde partie et abordent la problématique de la sécurité routière, en révélant des situations spécifiques de causalité des accidents de la circulation et leurs conséquences dans le contexte des espaces étudiés.
La première partie, intitulée de la mobilité facteur de diffusion des maladies aux transports sources de maladies, recueille la contribution de T. A. Zran portant sur la mobilité professionnelle et la propagation du VIH/sida. Il montre dans cette étude le lien entre l’expansion de cette épidémie en Côte d’Ivoire et les migrations professionnelles de certains travailleurs, notamment les routiers internationaux, les commerçants itinérants et les groupes socio-professionnels à forte mobilité. Selon lui, la mobilité des populations, et particulièrement les professions qui exigent des déplacements permanents, ont été un terreau favorable à la dissémination de l’épidémie. Le fort taux de prévalence du VIH dans ces groupes professionnels lui permet de mettre en relation la mobilité professionnelle et la propagation de l’épidémie du sida en Côte d’Ivoire. D.A.A. Kouassi et al, dans une seconde contribution, aborde le problème du ravitaillement des marchés en produits frais qui peut constituer un risque sanitaire pour les populations. Cet article analyse les conditions de transport de la viande fraîche bovine et leurs impacts sur la santé des consommateurs de Bouaké (Côte d’Ivoire). L’utilisation généralisée d’engins non conventionnels, dépourvus de système frigorifique, témoigne du mauvais conditionnement du produit qui expose les consommateurs à certaines bactéries toxiques et pouvant occasionner des maladies diarrhéiques et la fièvre typhoïde. Le troisième article traite de l’aménagement de la voirie urbaine de Lomé, au Togo, qui exclut les modes actifs de déplacement notamment la pratique du vélo, dans une ville où les deux roues motorisées assurent une part importante de la mobilité des populations. C.C. Aholou et K.H. Logan exposent les contraintes à la pratique du vélo dans le Grand Lomé et les perceptions négatives liées à l’usage de ce type de déplacement. A partir d’une revue documentaire, de l’observation, et des entretiens, auprès d’une centaine de personnes qui utilisent le vélo comme moyen de déplacements quotidiens, ainsi que des responsables administratifs, les auteurs concluent que la pratique du vélo n’est pas adaptée dans cette agglomération. Les résultats de leur étude montrent que le vélo est adopté par certains jeunes et adultes, comme moyen de mobilité quotidienne pour des raisons économiques. Cependant, ils précisent et rappellent les atouts intrinsèques de ce mode de déplacement pour la santé, un moyen d’assurer une activité physique régulière. Le quatrième article questionne le rôle des modes de transport comme sources de maladies à travers la pollution de l’air induite par les rejets de gaz d’échappement. Cette contribution de J.S. Tcheunteu met en cause les motos-taxis dans la pollution atmosphérique de la ville de Douala au Cameroun et les risques sanitaires encourus par la population par l’usage de ces moyens de transport, dont les effets se manifestent pour les uns à court terme et pour d’autres à long terme.
 
La deuxième partie de l’ouvrage, mobilité, transport et accident de la circulation, rassemble cinq contributions. La Décennie d’Action des Nations Unies pour la sécurité routière (2011-2020) a surtout eu le mérite de placer la question de la sécurité routière au cœur des agendas politiques. Cependant, les impacts en termes de mortalité routière sont décevants, en particulier dans les pays à bas et moyens revenus. Les mesures prises n’ont pas suffi à faire baisser le nombre de blessés et de morts sur les routes, et la situation est toujours plus préoccupante. Le taux de mortalité moyen est de 27,5 pour 100 000 habitants dans les pays à faible revenu, contre 8,3 pour 100 000 dans les pays à revenu élevé (OMS, 2018)[4]. De plus, les accidents de la route sont la première cause de décès chez les enfants et les jeunes adultes de 5 à 29 ans.
Les thèmes de cette seconde partie couvrent l’analyse des formes prédominantes de mobilité et leur implication dans la survenue des accidents de la circulation, les conséquences en termes de morbidité et de mortalité, le comportement des usagers ainsi que les mécanismes de prise en charge sanitaires des victimes. Le premier article traite des causes et occurrences des accidents de la route en 2019 dans la commune de Port-Bouët en Côte d’Ivoire. Plusieurs facteurs sont mis en cause dans la survenue des accidents dans cette commune d’Abidjan. A.K. N’Guessan et I. Kassi-Djodjo révèlent dans cette étude une conjonction de facteurs notamment humains, environnementaux et mécaniques à l’origine des accidents ayant causés la mort de plusieurs dizaines de personnes. L’étude a permis également de réaliser une analyse spatio-temporelle des accidents, notamment leurs répartitions en fonction des lieux et des heures de la journée mais aussi leurs survenues en fonction des facteurs humains et mécaniques. La prise en compte de ces trois facteurs dans les politiques de lutte contre l’insécurité routière peut permettre une réduction significative du nombre d’accidents. Réduire les accidents implique au plan environnemental, la prise en considération de la sécurité routière dans la conception de l’aménagement urbain. Au niveau des véhicules, un renforcement de la visite technique et des contrôles routiers sont préconisés. Au plan humain, le renforcement de la formation, des contrôles et la rigueur dans la délivrance des permis de conduire peut contribuer à un changement de comportements des usagers de la voie publique. Le second article, sur les déterminants des accidents de la circulation routière dans la ville de Ségou au Mali, abonde dans le même sens que le précédent. L’auteur identifie les zones accidentogènes, les facteurs explicatifs des accidents de circulation ainsi que les stratégies de réduction de ceux-ci. Il montre le rôle majeur des conducteurs d’engins à deux roues dans la survenue des accidents face aux automobilistes. Enfin, cette contribution met en évidence la concentration spatiale des accidents de la circulation et les principales causes : l’excès de vitesse, la mauvaise conduite, et la surcharge des véhicules, etc.
Le troisième article aborde la problématique de l’usage du casque en circulation dans la ville de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso. Il s’agit d’un enjeu de santé publique majeur que A. Nikiema et E. Bonnet démontrent dans cette contribution. Cet article présente les résultats d’une étude réalisée sur le port du casque dans ces deux villes burkinabè. Il révèle un faible taux du port du casque dans la capitale et davantage dans la seconde ville du pays, ce qui expose les usagers à des conséquences graves en cas d’accident. L’article suivant s’attache à décrire l’insécurité routière le long de la route nationale N°5 Békoko-Bandjoun au Cameroun. J.M. Ngankeu et al. désignent comme facteur de risque l’état de la voirie conjugué à l’intensité des flux interurbains induits par l’accroissement des activités économiques développé par les populations riveraines. La récurrence de ces accidents de circulation représente un poids considérable en termes de coûts sociaux tant pour les familles impliquées que pour l’Etat du Cameroun. Dans une démarche originale, la contribution portant sur les accidents de la route au Gabon de 1974 à 2011 : une question de santé publique, interroge les interactions entre la mobilité routière et la santé de la population au Gabon. L’étude combine des données quantitatives et qualitatives collectées dans les sources d’archives, les sources imprimées et une bibliographie spécialisée.
Ce numéro propose des articles qui illustrent les enjeux liés aux externalités sanitaires de la mobilité en Afrique. Ils montrent également l’intérêt grandissant pour ces questions par les chercheurs africains. Les démarches méthodologiques variées utilisées témoignent de la difficulté de travailler sur le sujet, tant les données statistiques sont rares et incomplètes (Bonnet et al., 2021)[5]. Les résultats permettent de créer de l’information indispensable aux politiques locales destinées à réduire significativement la morbidité et la mortalité liées à la mobilité en Afrique. Les travaux présentés attestent combien il est indispensable d’intégrer le volet transport aux programmes de lutte contre les épidémies. Ils révèlent également l’intérêt de façonner ce sujet dans une démarche de durabilité en vue de réduire ses effets néfastes pour la santé humaine, parmi lesquels la pollution atmosphérique tient encore peu de place dans les politiques publiques et sanitaires sur le continent.
 
[1] FLEURET Sébastion, 2015, Transport, mobilité et santé, in Mobilités et transports durables : des enjeux sécuritaires et de santé, ss dir. Sandrine Gaymard et Angel Egido, L’Harmattan, 224 p.
[2] DE MALET Caroline., 2006, « Le transport aérien, principal vecteur des épidémies humaines », [en ligne], mis en ligne le 8 février 2006.
[3] CUPA Michel, 2009, Influences du transport aérien sur la santé, Bulletin de l’Académie Nationale de Médecin [En ligne], vol. 193, N°7, pp.1619-1631.
[4] OMS, 2018, Making the (Transport, Health, and environment) link
[5] Bonnet E, Nikiéma A, Adoléhoume A, Ridde V., 2020, Better data for better action: rethinking road injury data in francophone West Africa. BMJ Global Health n°5, 3p.


Pour citer ce texte


Référence électronique
KASSI-DJODJO Irène, BONNET Emmanuel et NIKIEMA Aude,MOBILITE, TRANSPORT ET SANTE EN AFRIQUE» , Revue Espace, Territoires, Sociétés et Santé ," [En ligne] 2021, mis en ligne le 30/12/2021, consulté le 2022-01-28 20:47:17, URL: https://retssa-ci.com/index.php?page=detaileditorial&k=238