2022/Vol.5-N°9: Méthodes et outils géospatiaux dans l’analyse des problèmes de santé
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« SUNUNKUN OU NIAMAN TON » : LA VIE SUR LES MINES « D’OR-DURES » DANS LE DISTRICT DE BAMAKO (MALI)
“SUNUNKUN OR NIAMAN TON”: LIFE ON THE “HARD-GOLD” MINES IN THE DISTRICT OF BAMAKO (MALI)

DOUMBIA Bougadari
Maître-assistant
Institut de Pédagogie Universitaire (IPU)
Bamako (Mali)
manbouga1@yahoo.fr

DEMBELE Gaoussou
Maître-assistant
Ecole Normale Supérieure (ENSup)
Bamako
retssaci1@gmail.com

DIARRA Balla
Professeur Titulaire
Université des Sciences Sociales et de Gestion
Bamako (Mali)
retssaci2@gmail.com

SAMAKE Charles
Maitre- assistant
Faculté d’Histoire et de Géographie (FHG)
Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB)
samch2005@yahoo.fr

COULIBALY Luc
Maître-assistant
Institut de Pédagogie Universitaire (IPU)
Bamako (Mali)
retssaci5@gmail.com

COULIBALY Yaranga
Maitre-Assistant
Faculté d’Histoire et Géographie (FHG),
Bamako (Mali)
retssaci6@gmail.com


Résumés



Entrée d'Index


Mots clés: sununkun | niaman | ton | vie | mines | ordures | Bamako |

Keys words: sununkun | niaman | ton | life | mines | waste | Bamako |


Texte intégral




Introduction

Le District de Bamako, capitale du Mali, connaît une forte croissance démographique estimée à 5,4% entre 1998 et 2009 (INSTAT, 2012, p. 35) et un étalement spatial qui couvre les communes rurales environnantes. Face à cette urbanisation fulgurante, les gouvernements successifs de la République du Mali ont conçu de nombreuses politiques et stratégies d’assainissement dont la plus récente est le programme d’urgence d’assainissement de Bamako (PUAB) lancé le 16 octobre 2013. Toutes ces politiques et stratégies ont été très vite confrontées à des problèmes de mise en œuvre.
Avec l’avènement de la Troisième République, on assiste à l’implication d’une multitude d’acteurs dans la gouvernance urbaine de Bamako et particulièrement celle de la gestion des déchets solides ménagers. Malgré tout, le District de Bamako est infesté de nombreux dépôts d’ordures souvent non autorisés. Ceci est la conséquence logique de la disparition des dépôts autorisés, de l’absence de dépôts d’ordures dans les prévisions urbanistiques, de l’incohérence des politiques et du manque de synergie entre les acteurs.
A Bamako, la pré-collecte des déchets solides ménagers est assurée par des Groupements d’Intérêt Economique (GIE). Ceux-ci sont généralement mal équipés, financièrement déficitaires et concurrencés par des particuliers qu’ils employaient. En plus, ils manquent majoritairement d’initiatives de valorisation des déchets solides ménagers. Jusqu’en 2015, la Direction des Services Urbains de la Voirie et de l’Assainissement (DSUVA), qui était la seule structure chargée de la collecte des dépôts intermédiaires vers les décharges finales, ne parvenait à évacuer que 54,7% des 2 300 m3 d’ordures ménagères quotidiennes acheminées sur les dépôts de transit autorisés (A. COULIBALY, 2016, p. 1).
Les dépôts d’ordures, littéralement appelées en langue nationale bamanankan ou malinké « niaman ton » en milieu urbain ou « sununkun » en milieu rural, font partie du décor urbanistique de Bamako. Au-delà de leur dissémination, les dépôts d’ordures sont globalement non autorisés et souvent gênant de par leur proximité par rapport à certaines infrastructures. Le dépôt de Badalabougou est situé en pleine zone universitaire, celui de Médina-coura est en face du stade omnisport Modibo KEITA et celui de Lafiabougou rend souvent difficile l’accès au cimetière qui lui fait face. L’insalubrité tant décriée à Bamako est aussi bien perceptible à la devanture des concessions : les poubelles ne semblent jamais être vidées et déversent leur trop plein à même le sol. Les seuls indicateurs d’évaluation de la gestion des déchets solides ménagers se limitent jusque-là à l’existence des infrastructures et à l’accès au service en tant que tel (G. DEMBELE, 2019, p. 8). Il convient à l’état actuel de mettre l’accent sur un diagnostic territorial et une analyse des interférences pour comprendre les césures qui entravent une meilleure gestion des déchets solides ménagers.
En attendant un engagement politique fort pour une meilleure coordination des synergies, le District de Bamako est confronté à une véritable ingestion des déchets solides ménagers. Les nombreux et volumineux dépôts d’ordures sont, pour certaines populations, de véritables mines de déchets recyclables ou réutilisables dont le tri constitue une véritable activité génératrice de revenu. Parlant d’«or-dures», la production de déchets est un corollaire des activités humaines, donc des mines inépuisables qu’il faut judicieusement valoriser. Face aux difficultés d’acheminement vers les quelques rares unités de transformation, les déchets triés sont vendus aux collecteurs intermédiaires. Cette chaine d’acteurs de la gestion des déchets solides ménagers est un embryon d’économie circulaire dont la compréhension des interrelations est nécessaire afin de proposer une solution durable à la gestion des déchets solides ménagers. L’analyse de la répartition des dépôts d’ordures et des pratiques sur ces dépôts conduit au questionnement suivant : Quelles sont les pratiques sur les dépôts d’ordures dans le District de Bamako ? En clair, quelle est la répartition spatiale des dépôts d’ordures dans le District de Bamako ? Quels sont les types de déchets triés sur les dépôts ? Quelles sont les interrelations entre les acteurs du tri sur les dépôts d’ordures ?
Le présent article porte sur les résultats d’une recherche de terrain dont les objectifs étaient les suivants :
Globalement, il s’agissait de parvenir à mieux comprendre les pratiques sur les dépôts d’ordures dans le District de Bamako.
Plus spécifiquement, il s’agit de :
  • cartographier les dépôts d’ordures dans le District de Bamako ;
  • identifier les types de déchets triés sur les dépôts d’ordures dans le District de Bamako ;
  • décrire les interrelations entre les acteurs du tri des déchets sur les dépôts d’ordures.

 1. Matériels et méthodes

1.1. Présentation du District de Bamako

Bamako, la capitale du Mali, comptait en 2009 une population de 1 810 336 habitants (INSTAT, 2013, p. 297) sur un périmètre d’urbanisation, aujourd’hui presque entièrement occupé, de 26 700 hectares. Le taux d’accroissement démographique, en moyenne 4,5% entre 1976 et 2009, (INSTAT, 2011, p. 2) est quasiment égal à son taux d’expansion spatiale (B. DIARRA, 2015, p. 26). De tels taux d’accroissement sont inquiétants à cause des nombreuses problématiques de développement urbain qu’ils posent aux décideurs et praticiens de l’urbanisme. Parmi ces problématiques, celle d’une gestion durable des questions de dépôt et d’évacuation des déchets solides, constitués essentiellement au Mali par les ordures ménagères (Y. COULIBALY, 1999, p. 87).
La capitale malienne, érigée en district en 1977 par le décret N°44-77, est régie par la loi N°96-025 qui en fait une collectivité territoriale dotée de la personnalité morale et de l’autonomie financière. Elle compte 68 quartiers repartis entre six communes. Le fleuve Niger constitue un important élément structurant qui divise la ville en deux rives (Carte n°1).
Carte n° 1 : Localisation du District de Bamako
Un bon nombre des quartiers du District est constitué de quartiers spontanés et/ou de villages «phagocytés» par la croissance urbaine. Ces types de quartiers sont en fait ceux qui soutiennent le rythme d’expansion spatiale et par conséquent l’acuité des problèmes d’assainissement.
En somme, la forte croissance démographique et les importantes superficies sont des facteurs de la multiplication des dépôts sauvages dans un contexte de contrôle municipal plutôt faible et de pauvreté quasi généralisée de la population. Certaines populations pauvres trouvent leur subsistance sur certains des grands dépôts d’ordures disséminés à travers le District de Bamako.

1.2.  Méthodes de collecte des données

1.2.1.  Recensement des dépôts
L’utilisation de plans cartographiques des communes du District de Bamako et du Global positioning system (GPS) Garmin 72H a permis de recenser et localiser les dépôts d’ordures disséminés à travers le District de Bamako. Il s’agissait de relever dans un premier temps avec le GPS les coordonnées de chaque dépôt identifié. Compte tenu des erreurs de précision pouvant survenir dans la manipulation du GPS, les plans de quartier ont été utilisés pour localiser l’emplacement de chaque dépôt. Par la suite, la superficie de chaque dépôt d’ordures a été évaluée avec un décamètre qui a permis de mesurer les dimensions de l’espace occupé par le dépôt. Enfin, il a été procédé, à travers une observation, à la description de chaque dépôt pour en préciser la nature et la présence de trieurs ou de collecteurs de déchets. Cette dernière variable revêt une importance capitale d’autant plus qu’elle met en exergue l’importance du potentiel recyclable ou réutilisable du dépôt.
1.2.2. Enquête auprès des trieurs sur les dépôts
Les personnes menant l’activité de tri sur les dépôts sont appelées fouineuses parce que poussant l’activité de tri à l’extrême tréfonds du dépôt. C’est auprès de 42 personnes, choisies de façon aléatoire et ayant accepté de répondre aux questions, que l’enquête a été menée. Au cours de l’enquête, il s’agissait d’observer leurs pratiques de vie sur les dépôts, d’identifier les types de déchets triés, d’évaluer les quantités journalières collectées.
Pour obtenir les informations, les plaisanteries ont été utilisées pour aborder les enquêtés. Des discours de présentation et de sensibilisation visaient à convaincre de la mission du chercheur en proposant le thé traditionnel ou en offrant quelques jetons ou billets aux personnes âgées comme frais de cola pendant la mise en place de la séance d’entretien. Il s’agissait d’instaurer un climat de confiance pour mieux s’approprier le terrain face à deux profils d’enquêtés à savoir :
  • le profil pessimiste concerne ceux ou celles déçus du comportement des « novices » chercheurs blessant leur amour propre par des questions vulgaires, ou miroitant des projets d’amélioration de leurs conditions les amenant donc à prendre de la distance par rapport à tout étranger ;
  • le profil opportuniste ou réaliste englobe ceux ou celles voulant faire feu de tout bois espérant dénicher une opportunité d’humanitaires ou de philanthropes à travers les enquêtes.
Les techniques de collectes d’informations utilisées ont été l’observation directe, l’entretien direct avec des questions préétablies, les petits exposés sur les politiques mises en place et leurs conséquences (bilan, étude diachronique), récits de vies et démonstration de la connaissance des acteurs publics et privés. Tout ceci nécessitait alors une grande capacité d’écoute des acteurs.
Les enquêtes ont eu lieu sur trois des plus grands dépôts de transit : Médina-coura en Commune II, Lafiabougou en Commune IV et Badalabougou en Commune V. Ces dépôts sont de véritables montagnes de déchets surplombant les constructions des quartiers.
1.2.3. Traitement des données
Les coordonnées relevées avec le GPS ont été projetées sur le fond de carte, il a été procédé à la vérification puis à la correction, si nécessaire, des correspondances avec les points sur le plan de commune. Les données collectées ont été traitées afin d’en extraire l’information utile à la prise de décision. Les données issues du recensement des dépôts d’ordures ont été traitées avec le logiciel QGIS afin de réaliser les cartes. Microsoft Office Excel a été utilisé pour produire les tableaux et les graphiques. L’analyse statistique a été essentiellement descriptive. Les observations ont été transcrites sous forme de récits de vie des acteurs présents sur les dépôts d’ordures.

2. Résultats

2.1. La répartition spatiale des dépôts d’ordures

Sur les 546 dépôts recensés, seuls 2,5% sont autorisés et 6,2% ont une superficie supérieure ou égale à 2 500 m². En plus de la totalité des petits dépôts de moins de 2 500 m² (93,8%) qui sont tous non autorisés, bon nombre des grands dépôts sont aussi non autorisés (Carte n° 2).
Carte n°2 : Répartition des dépôts d’ordures selon la nature et la superficie
L’infestation de Bamako par les dépôts est la résultante de l’insuffisance des services d’assainissement, de la disparition des dépôts de transit autorisés et de l’absence des dépôts d’ordures dans les prévisions urbanistiques. Autorisés ou non, les dépôts d’ordures, par leur volume sont un facteur explicatif de la présence des fouineurs. Le recensement cartographique a identifié la présence de fouineurs sur 11,0% des dépôts (Carte n°3).
Carte n°3 : Répartition des dépôts d’ordures selon la présence ou non de fouineurs
Les dépôts où on note la présence des fouineurs, sont à 40,0% des dépôts qui couvrent une superficie supérieure ou égale à 2 500 m². Les fouineurs restent sur ces dépôts presque toute la journée dans l’attente des charretiers, des conducteurs de tricycles ou de camions qui viennent y décharger les déchets. Ils y ont construits des hangars (fabriqués avec des matériaux récupérés sur le dépôt) servant d’espace de repos à côté desquels sont stockés les déchets triés. De passage au niveau des petits dépôts les fouineurs glanent des déchets recyclables ou réutilisables qu’ils acheminent vers les grands dépôts où se construisent de véritables réseaux sociaux et économiques autour des déchets triés.

2.2. Le tri et la collecte intermédiaire des déchets sur les dépôts

Le tri et la collecte sur les dépôts sont en phase de devenir des activités principales de certaines personnes. Tous les types de déchets sont triés sur les dépôts par les fouineurs (Graphique n°1).
Graphique n°1 : Répartition des trieurs enquêtés selon les types de déchets collectés
Source : Enquête de terrain, 2020
Les fouineurs s’intéressent généralement à tous les types de déchets recyclables ou réutilisables. Les déchets triés sont conditionnés (Photo n°1) avant l’arrivée de collecteurs qui les acheminent vers les centres de consommation, de réutilisation, de transformation ou de commercialisation.
Planche n°1 : Déchets triés en conditionnement avant la collecte par les acheteurs                Prise de vue : DOUMBIA Bougadari, 2020
La photo A montre des restes d’aliments, la photo B présente des bidons vides emballés et la photo C indique un centre de collecte de la ferraille.
Les déchets collectés quotidiennement sont rassemblés pendant plusieurs jours afin d’obtenir des quantités commercialisables qui génèrent plus de profit (Tableau n°1).
Tableau n°1 : répartition des enquêtés selon la quantité de déchets collectés en kilogrammes par jour selon le typeSource : Enquête de terrain, 2020
Les types de déchets présentés dans le tableau ci-dessus sont pesés au moment de la collecte et les prix sont fixés par kilogramme. Les quantités collectées des restes alimentaires sont évaluées à travers les anciennes boites de concentré de tomate de 2 kilogrammes. Le contenu d’une boîte est vendu entre 50 et 100 FCFA. Les bidons et les flacons sont comptés en unité de trois vendue à 25 F CFA.
Les déchets triés sont achetés sur les dépôts par des collecteurs intermédiaires (Tableau n°2).
Tableau n°2 : Répartition des trieurs selon le type d’acheteur des déchets triésSource : Enquête de terrain, 2020
Compte tenu des difficultés d’évacuation, la quasi-totalité des trieurs vendent directement sur le dépôt leur production à des revendeurs qui les acheminent vers des centres de commercialisation ou de transformation.
Il n’existe pas de prix standard pour l’achat des différents types de déchets. Les fluctuations de prix s’expliquent par plusieurs facteurs : la demande des déchets par les transformateurs et les utilisateurs, l’état des déchets, les types de déchets. Il a été quasiment impossible d’obtenir auprès des trieurs les prix de vente des déchets collectés. La réticence de se prononcer aussi bien sur les quantités collectées que sur les prix peut s’expliquer par le fait que les trieurs aussi bien que les collecteurs voyaient à travers l’enquête une concurrence qui se prépare. D’autres investigations, auprès de certains responsables de groupement d’intérêt économique (GIE) et de collecteurs sillonnant les quartiers, ont permis d’avoir des indications sur les prix. Ainsi, le prix de vente du kilogramme de plastique varie de 25 francs CFA pour les sachets noirs à 300 francs CFA pour les emballages de matériels électroniques et informatiques. Quant à la ferraille, le prix du kilogramme varie de 25 francs CFA pour le fer à plus de 500 francs CFA pour le bronze, le cuivre et le nickel.

2.3. La vie sur les dépôts d’ordures ou les mines d’«or-dures»

Tout comme les « grins » (lieux de rencontres et d’échanges au Mali), les services et les domiciles, les dépôts d’ordures sont aussi des espaces de travail et de loisir où se nouent des relations entre les usagers. Des vendeurs ambulants de thé, de café, de petits plats et goûts urbains (soupe de poissons, ou d’abats bien cuits, brochettes de viandes, igname ou patate cuits) se rencontrent ici comme dans tous les espaces fréquentés de la ville. Chaque trieur en achète selon ses capacités financières. Les légumes et les fruits avariés provenant des marchés sont triés selon que l’état de dégradation ne soit pas trop avancé, lavés et souvent consommés crus sur place sans condition d’hygiène particulière.
2.3.1. Les caractéristiques socio-démographiques des fouineurs
Le tri des déchets solides sur les dépôts d’ordures dans le District de Bamako est une activité génératrice de revenu pratiquée par des acteurs aux caractéristiques socio-démographiques diverses et variées (Tableau n°3).
Tableau n°3 : Caractéristiques socio-démographiques de l’échantillon
Source : Enquête de terrain, 2020
Le tri sur les dépôts est pratiqué majoritairement par les femmes (90,5%). La moyenne d’âge est de 46,5 ans avec un écart type de 13,62 ans. La tranche d’âge de moins 50 ans est la plus représentée avec 52,4%. Les enquêtés n’ayant aucun niveau d’instruction représentent 95,2% avec une forte représentativité des femmes. Les femmes mariées et veuves assurant des charges familiales importantes constituent une proportion importante de l’échantillon (83,3%). La durée moyenne de résidence à Bamako est de 27,5 ans avec un écart type de 13,0 ans et la durée moyenne dans la pratique de l’activité de tri sur les dépôts est de 12,4 ans avec un écart type de 7 ans.
2.3.2. Les profils des fouineuses « rats des mines d’or-dures »
Sur les mines de déchets, des familles entières, allant de la grand-mère aux petits enfants, tirent quotidiennement leur subsistance en plein centre de la capitale malienne, Bamako. Par exemple deux frères « barons », leur mère et une sœur fouineuse accompagnée de ses trois enfants trient à visage découvert sur le dépôt d’ordures de Lafiabougou.
Parallèlement à ce premier groupe, on rencontre aussi des personnes ayant un certain statut ou une notoriété dans la société ou ayant des atouts physiques (de très belles filles par exemple) pouvant leur procurer des sinécures qui acceptent dans la discrétion d’exercer ce travail. Elles portent souvent des voiles pour échapper aux indiscrétions qui font qu’on les appelle les fouineuses voilées. En plus, on rencontre aussi de très belles filles et dames que seul le paparazzi des mines d’« or-dures » a la chance de découvrir et d’échanger avec elles. Cette catégorie est appelée « les perles cachées des or-dures ».
Les fouineuses peuvent être classées en cinq catégories :
  • de bonnes mères voulant vivre de leur sueur à l’abri des désagréments de la ville et assurant les besoins essentiels de leur famille ;
  • de belles dames en conflits de ménage cherchant à assurer leur autonomie financière ;
  • de belles filles dignes et honnêtes dévouées pour leurs mères ou leurs familles souvent en déperdition scolaire ;
  • d’innocentes femmes prises dans l’étau de la vie (veuves, femmes handicapées) voulant se soustraire de la mendicité ;
  • des jeunes hommes au chômage voulant échapper à la fainéantise.
2.3.3. Les raisons de la pratique du tri sur les dépôts
La raison principale de la pratique du tri sélectif est la pauvreté (Graphique n°2).
Graphique n°2: Raisons de l'exercice du tri sélectifSource : Enquête de terrain, 2020
Plus de trois enquêtés sur quatre exercent le tri sur les dépôts à cause de la pauvreté. L’activité est donc pour eux une activité génératrice de revenu. La raison sociale est une façon de masquer la pauvreté. Il s’agit dans ce cas surtout de femmes dont les conjoints sont indigents et qui doivent subvenir aux besoins de la famille. La création d’emploi est le fait de promoteurs d’entreprises de transformation de déchets solides dont certains employés se rendent sur les dépôts pour acheter des matières premières indispensables au fonctionnement de leurs entreprises.
2.3.4.  Les conditions du tri des déchets solides sur les dépôts
D’une manière générale beaucoup de trieurs ou trieuses exercent l’activité sans protection. Les quelques rares matériels utilisés pour se protéger sont ramassés sur les dépôts : morceaux de fer pour trier les déchets, vieux sacs et anciennes moustiquaires utilisés comme emballages, vieux matelas, anciennes nattes, souvent des gants, des chaussures et des masques. Ceci peut exposer les acteurs à plusieurs maladies et dangers. Pour collecter des déchets rentables, il faut se rendre très tôt sur les sites aux environs de six à sept heures du matin car les GIE et les particuliers procèdent à la collecte auprès des concessions pendant la nuit ou le matin de très bonne heure.

2.4. Le business des déchets

2.4.1. De la collecte des déchets à la récupération ou la fouine du détritus : du charretier à la fouineuse
Le premier niveau du tri est fait par les charretiers depuis l’embarcation des déchets à partir des poubelles à travers la récupération d’anciens objets ou ustensiles pouvant être monnayés. Munis de sacs suspendus au châssis de la charrette, les « minerais » ramassés à ciel ouvert sont collectés et mis à l’abri de l’œil indiscret puis vendus sur le dépôt, un lieu de négoce des «or-dures » ou réservés à un acheteur fidèle. Le bénéfice de la vente des déchets triés depuis les poubelles par les charretiers, les conducteurs de tricycles ou de camions permet de compléter le revenu tiré de l’évacuation des déchets. Imprégner des réalités de la collecte et de l’évacuation des déchets, certains manœuvres s’installent à leur propre compte de manière informelle et concurrencent du coup les GIE souvent même dans leurs secteurs d’intervention (quand ceux-ci sont confrontés à des difficultés liés aux ressources humaines ou financières ou à des pannes des véhicules).
2.4.2. Le baron-trieur des dépôts de transit ou le déchet business du baron de la merde
A l’assaut des cargaisons de déchets, des jeunes, aux aguets à l’entrée du dépôt de transit, bondissent sur les chargements de déchets et font un tri à la volée à la recherche de « pépites » (ancien réfrigérateur, anciennes pièces d’automobile, anciens fauteuils, etc.). Aux yeux de ces barons acquéreurs de ces « or-dures », les charretiers et conducteurs d’engins, le plus souvent des saisonniers moins imprégnés des réseaux bamakois de récupération, sont des bradeurs non avertis de la mine-déchet. C’est après le déchargement de la cargaison que les autres trieurs ou trieuses entrent en jeu. La trouvaille est stockée en attendant l’arrivée des acheteurs qui acheminent les déchets collectés vers des centres de transformation ou de commercialisation.

3. Discussion

La dispersion des dépôts d’ordures à Bamako, à l’instar de nombreuses villes africaines, montre au visiteur un paysage urbain marqué par un cadre de vie insalubre et un amoncellement de détritus (E. NGNIKAM et E. TANAWA, 2006, p. 12). Si les statistiques étaient quasi inexistantes surtout sur la spatialisation des dépôts, depuis un certain temps des études se sont intéressées à cartographier les dépôts d’ordures dans le District de Bamako. Ainsi, I. OUATTARA, M. KIRE, et M. ATTINO (2019, p. 112) ont identifié dans tout le District de Bamako 12 dépôts de transit et une décharge finale et ne se seraient intéressés qu’aux dépôts officiels qui sont quasi inexistants. A. COULIBALY (2016, p. 2) avait dénombré au total 61 dépôts dont 9 seulement étaient officiels et l’étude de B. DIARRA (2014, p. 32) a recensé au total 533 dépôts en Commune IV et VI de Bamako. Le recensement exhaustif de tous les types de dépôts (autorisés et anarchiques) permet de cerner la réalité de l’insalubrité dans le District de Bamako. La quasi-totalité des dépôts anarchiques dans le District de Bamako sont provoqués par les groupements d’intérêt économique (GIE) qui ont la charge de la collecte chez les particuliers (A. COULIBALY, 2016, p. 2). La DSUVA évaluait le stock total de déchets existant à travers la ville de Bamako à 754 054,6 mètres-cubes (DSUVA, 2018, p. p4). Cette évaluation ne tient pas compte des déchets qui jonchent les rues. L’une des conséquences de l’urbanisation spectaculaire de Bamako réside dans les problèmes de gestion des déchets. Elle a atteint des proportions telles que les mesures prises par les différents niveaux de l’administration et les spécialistes se sont révélées infructueuses (A. ONIBOKUN, 2001, p. 10). Cette ingestion des déchets par la ville de Bamako a des conséquences environnementales car on retrouve parfois des déchets dangereux, industriels et médicaux mélangés aux déchets ménagers dans les décharges publiques ou sauvages (F. ABDOULHALIK, 2011, p. 6). Les décharges sauvages contribuent à dépayser toute la zone limitrophe et endommager la nappe phréatique à cause de l’absence de système de collecte de lixiviat (ACR + MED, 2017, p. 39).
C’est dans cet odieux décor urbanistique des dépôts d’ordures à Bamako que de nombreuses personnes de tous âges vivant dans la précarité économique cherchent leur subsistance en triant des déchets recyclables ou réutilisables. Un documentaire réalisé par l’Office de Radio et Télévision du Mali (ORTM) en mai 2020 retrace le quotidien d’une ramasseuse de déchets plastiques âgée d’une cinquantaine d’années qui a en charge 11 enfants (ORTM, 2020). Cette trieuse aussi bien que les autres acteurs sont conscients des dangers de l’activité mais disent n’avoir pas le choix face à la précarité tout en préservant leur dignité.
La collecte et le recyclage du plastique sont les premières activités de traitement de déchets à Bamako à travers quelques unités industrielles dédiées à cet effet. Il s’agit notamment de Sady-plastic, SIGMA-SARL, GICMA-Plast-SAR, Plast-Keem, Bama-Plast. Malgré leur dynamisme dans la fabrication de nombreux articles en plastique (tuyaux, seaux, baignoires, chaussures, etc.), ces unités sont loin de couvrir les besoins de la ville en matière de recyclage des déchets plastiques (G. DEMBELE, 2019, p. 146). Un autre aspect important de la collecte des déchets plastiques est la réutilisation des bouteilles en polyéthylène téréphtalate (PET) pour la vente d’eau et de boissons de fabrication traditionnelle (jus de gingembre, de tamarin, d’oseille de guinée, de pois sucré, etc.). Il ne suffit pas de trier les déchets plastiques, il faut surtout les rendre propres pour leur donner une valeur marchande en allant les laver généralement au bord des cours d’eau comme le fleuve Niger.
A la différence des plastiques, les ferrailles (boîtes de conserves, canettes de boisson, pièces d’objets électroménagers, etc.) font l’objet d’une récupération systématique depuis les concessions par les enfants, les gardiens et les aide-ménagères (G. DEMBELE, 2019, p. 146). Ces déchets sont achetés par des collecteurs ambulants qui sillonnent les quartiers. Ceci explique la faiblesse des quantités de ferrailles collectées sur les dépôts. L’étude de la récupération des ferrailles montre l’existence d’une économie circulaire d’échelle nationale ou internationale (S. P. MBIADJEU-LAWOU, 2019, p. 192). Une bonne partie des ferrailles collectées au Mali est exportée et le prix, à la différence des autres types de déchets, est régulé, d’une part, par l’offre et la demande et, d’autre part, par le cours du dollar (A. SIDIBE, 2020, p. 107). Parallèlement aux unités artisanales de transformation dont les capacités de collecte et de transformation sont très limitées, depuis quelques temps, il existe au Mali une unité de transformation industrielle du fer : l’industrie malienne du fer (IMAFER) créée en 2009.
A l’état actuel des connaissances et des recherches, il n’existe pas au Mali d’unités industrielles de recyclage des déchets alimentaires, des bouteilles, verres et céramiques. Les déchets alimentaires provenant des ménages sont en général constitués des restes de repas et des épluchures de fruits et légumes. Une autre catégorie de déchets alimentaires, d’ailleurs la plus importante sur les dépôts, provient des marchés. Ce sont des fruits et légumes avariés, en état de putréfaction partielle ou totale. La présence de déchets alimentaires aussi bien dans les poubelles que sur les dépôts relève du gaspillage car même dans les poubelles des ménages pauvres, on y trouve des restes alimentaires. Dans une étude précédente, il a été pesé une moyenne de 6,19 kilogrammes de débris alimentaires dans les poubelles de Bamako (B. DOUMBIA et B. DIARRA, 2021, p. 29). Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (2012, p. 5), environ 1,3 milliards de tonnes d’aliments sont perdus ou gaspillés à travers le monde de la production initiale à la consommation finale par les ménages. Même si des trieurs tentent de récupérer des aliments avariés sur les dépôts, une bonne partie est perdue car mélangée au sable ou consommée par les animaux qui y paissent. Les quantités collectées sont conditionnées puis vendues à des éleveurs. Quant aux bouteilles, verres et céramiques, la réutilisation reste encore le seul mode de valorisation de ce type de déchets s’ils ne sont pas cassés. Dans le cas où ils sont cassés, ils constituent un véritable danger pour les trieurs sur les dépôts car pouvant provoquer des blessures.
Les quantités collectées aussi bien que les prix de vente des objets triés sont très aléatoires. La discrétion des acteurs ou la peur d’une concurrence expliquent les difficultés d’obtention d’information sur les prix de vente ou d’achat. L’absence de cadre organisé des trieurs qui ne peuvent pas acheminer eux-mêmes les déchets triés aux centres de collecte et de transformation explique l’attitude de certains collecteurs à bazarder les prix. Dans tous les cas, il s’agit d’une activité génératrice de revenus dont les gains journaliers peuvent varier de 75 francs CFA (pour les enfants) à des milliers de francs CFA pour les « professionnels » qui exercent sur les dépôts.

L’insalubrité dans le District de Bamako est une réalité palpable au regard de très nombreux et souvent volumineux dépôts disséminés à travers la ville sur lesquels se remarque la présence de nombreux trieurs. L’utilisation de la poubelle unique pour tous les types de déchets dans les ménages et les systèmes de collecte et d’évacuation des prestataires (GIE, particuliers, Groupe Ozone-Mali) ne valorisent pas suffisamment les « or-dures ». Les dépôts d’ordures, lieux de rejet pour certains, procurent à d’autres des revenus assurant le minimum vital. Les pratiques de tri et de commercialisation sur les dépôts montrent que les déchets ont une valeur marchande. Une meilleure gestion des déchets à travers le tri sélectif depuis les ménages leur donnera plus de valeur ajoutée, contribuera à la création d’emplois à travers leur valorisation, permettra d’améliorer les conditions de vie des populations et de faire disparaitre les déchets de la nature.

Références bibliographiques

ABDOULHALIK Faouzia, 2011, Panorama de la problématique des déchets ménagers. Liaison Energie-Francophone, p.6-8.
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Pour citer cet article


Référence électronique
DOUMBIA Bougadari, DEMBELE Gaoussou, DIARRA Balla, ATTINO Mahamar, SAMAKE Mamadou, COULIBALY Luc et COULIBALY Yaranga, �� SUNUNKUN OU NIAMAN TON �� : LA VIE SUR LES MINES �� D���OR-DURES �� DANS LE DISTRICT DE BAMAKO (MALI) , Revue Espace, Territoires, Sociétés et Santé ,[En ligne] 2022, mis en ligne le 30/06/2022, consulté le 2022-09-26 02:09:01, URL: https://retssa-ci.com/index.php?page=detail&k=239