2020/Vol.3-N°6: Santé maternelle, néonatale et infantile en Afrique: Analyse de la situation et perspectives
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Perceptions et pratiques de la socialisation nuptiale des adolescents au Mali
Perceptions and practices of the nuptial socialization of the adolescents in the Mali

CAMARA Ichaka
Sociologue, Maître-Assistant
Département de Sociologie-Anthropologie de la Faculté des Sciences Humaines et des Sciences de l’Éducation (FSHSE)
Université des Lettres et des Sciences Humaines de Bamako (ULSHB)
Camarai2000@yahoo.fr


Résumés



Entrée d'Index


Mots clés: Adolescent | Diéma | initiatrice nuptiale | Kayes | socialisation |

Keys words: Teen | Diema | nuptial female initiator | Kayes | Socialization |


Texte intégral




Introduction

En Afrique Subsaharienne et dans de nombreuses sociétés de culture arabo-musulmane dont le Mali chaque individu est appelé à jouer des rôles définis par l’âge et le sexe. Habituellement, les aînés, hommes et femmes, combinent leurs efforts pour assurer la socialisation des cadets visant à susciter et développer chez ces derniers « un certain nombre d'états physiques, intellectuels et moraux que réclament d’eux et la société dans son ensemble et le milieu spécial, auquel ils sont particulièrement destinés. La socialisation est effectivement une contrainte imposée » (M. Darmon, 2008, p. 15). Ces efforts conjoints amènent l'adolescent à intérioriser les règles, les normes et les valeurs significatives de la société, dans laquelle il grandit. Cette intériorisation se caractérise, selon M.L. Hoffman (2006, p. 48-53), « par son aspect imitatif qui s’accomplit par la parole qu’accompagnent l’observation, l’art, le jeu, la musique et la danse ». C’est la raison qui fait qu’elle valorise la cohésion sociale et la primauté du collectif sur l’individuel. Le rapport intergénérationnel est au cœur du processus. Pour qu’il y ait socialisation, il faut qu’il y ait en présence une génération d’aînés et une génération de cadets. Ce lien intergénérationnel se caractérise par un fonctionnement de la socialisation à travers des réseaux de solidarité. Une insuffisance de cette solidarité débouche sur une crise d’intégration dont « les effets cumulatifs provoquent le déclin et la remise en cause des mécanismes, qui assuraient jusque-là l'insertion des individus dans le tissu social » (C. Dubar, 2015, p. 65-78).
L’adolescence désigne à la fois les transformations organiques, sociales et psychologiques (M. Emmanuelli, 2005, p. 257-275). Proches de cette vision, C. Sabatier et L. Lannegrand-Willemls (2005, p. 378-395) définissent l’adolescence comme l’ensemble des transformations cognitives, émotionnelles et comportementales. C’est une phase distincte et intermédiaire de l’enfance et l’âge adulte, qui requiert une attention et une protection particulières. Selon une vision similaire, R. Deslandes et R. Cloutier (2005, p. 61-74) et I. Habets (2011, p. 479-492) perçoivent l'adolescence comme une nouvelle phase d'autonomisation, de désaliénation par rapport aux dépendances préétablies. Ce qui signifie la réduction de l'aliénation, l’indépendance vis-à-vis des pratiques préétablies et des normes sociales. Cette réduction selon eux se réalise sur les plans cognitif, affectif et social. En effet, les adolescents aspirent à plus d’autonomie et cherchent à renégocier les liens sociaux avec leurs familles, leurs pairs et leurs aînés. C’est le cas à Kayes et Diéma, deux localités maliennes de vieilles valeurs dont les dépositaires sont les aînés, notamment l’initiatrice nuptiale comme on l’appelle « magnamaga ». L’initiation nuptiale désigne une éducation du jeune couple en tant que personnes et membres de la communauté, au cours de laquelle ceux-ci sont placés sous l’autorité de deux ainés d’âge mur, femme et homme, chargés de les encadrer et éventuellement d’apporter des appuis conseils et des réprimandes, en cas de non observance de certaines règles et conduites bien établies. L’initiatrice joue le rôle d’aide et de conseillère auprès des couples nouvellement mariés durant la période des noces dont la durée varie selon les traditions locales entre trois et sept jours. La nuit des noces et les jours suivants, l’initiatrice reste avec le couple pour le former, l’orienter, l’informer, le sensibiliser, l’éduquer et le guider dans ses premiers pas afin de consolider son union et s’occupe de l’épouse en particulier. En échange, elle reçoit symboliquement une somme d’argent dérisoire selon les traditions, un pagne wax, les habits et ustensiles utilisés par la mariée dans la chambre nuptiale ainsi que d’autres cadeaux offerts par les tantes et sœurs de celle-ci.
Cependant, ce pan important de notre tradition est en passe de disparaitre du fait de la modernité et des représentations religieuses. Ce qui peut affecter considérablement la santé de la reproduction de l’épouse. Cette disparition probable conduit à l’interrogation suivante : la socialisation nuptiale est-elle vraiment bénéfique au couple, surtout à la santé de la reproduction de l’épouse à Kayes et Diéma ? Plus précisément, comment cette socialisation est-elle perçue dans ces localités ? Quelles logiques sous-tendent cette initiation ? Comment contribue-t-elle à la santé de la reproduction de l’adolescente ?
On le voit, le présent article a pour objectif général d’analyser les déterminants, les pratiques nuptiales et les difficultés rencontrées par les acteurs à Kayes et Diéma. Pour ce faire, l’auteur se fixe des objectifs spécifiques dont les suivants : décrire la perception de la socialisation nuptiale dans ces localités ; identifier les logiques qui se cachent derrière cette socialisation et des pratiques concrètes de l’initiatrice mises au service de la santé de la reproduction de l’adolescente. 
Le présent travail part de l’hypothèse générale selon laquelle les perceptions de la socialisation nuptiale sont généralement influencées par l’expérience vécue par tout couple. Cette hypothèse générale nous conduit à formuler des hypothèses spécifiques dont les suivantes. La pratique démodée de la socialisation nuptiale tend à être considérée comme le fait de la modernité et la religion à Kayes et Diéma. La facilitation de la consommation du mariage ainsi que la protection contre les esprits sont quelques normes sociales qui expliquent cette socialisation. L’enseignement à l’hygiène de la voie génitale et l’espacement des naissances sont facteurs des connaissances concrètes de l’initiatrice au service de la santé de la reproduction de l’adolescente.
Ce travail s’articule autour de deux axes : le premier est consacré à un bref aperçu des milieux d’étude et la méthodologie ; le second axe présente l’analyse des résultats. L’article se termine par des discussions.

1. Bref aperçu des milieux d’étude et l’approche méthodologique

1.1. Bref aperçu des localités de Kayes et Diéma

Située à l’Ouest de Bamako et à cheval sur le fleuve Sénégal, la commune urbaine de Kayes est limitée à l’est par les communes rurales de Liberté Dembaya et de Hawa Dembaya, à l’ouest par les communes rurales de liberté Dembaya et de Bangassi, au nord par la commune rurale de Khouloum. Elle compte 06 quartiers dont Khasso, Plateau, Kayes-N’di, Légal-Segou, Liberté, et Lafiabougou avec une superficie de 50 km² (PDSEC, 2011, p. 10). Sa population est estimée à 127.368 habitants (RGPH, 2009), composés principalement de Khassonkés, Soninkés, Peulhs, Bambaras, Malinkés, Ouolofs et Maures, qui sont les ethnies dominantes.
Situé au nord de Kayes, le cercle de Diéma comprend une commune urbaine et 14 communes rurales dont Diéma avec une superficie de 12 440 km2 (PDSEC, 2010, p. 28). Estimée à 179 235 habitants, sa population est composée essentiellement de Sarakolés, Bambaras, Peulhs, Maures, Kagoros et Kassonkhés.
Dans les localités listées ci-dessus - semblent se produire deux mouvements : d’un côté, la perte des valeurs qui fondent la société sous l’influence de la migration et de l’islam, et de l’autre, le regain d’intérêt pour ces valeurs menacées de disparition à travers les festivals (festival du khasso, festival international des rails de Kayes) et autres manifestations culturelles de défense des traditions (biennales) ou associations culturelles (Association pour la promotion de la langue et la culture Soninké). Ce retour aux valeurs traditionnelles se traduit dans le rejet par de nombreux jeunes gens, hommes et femmes, de la planification moderne. Ce rejet pourrait hypothéquer l’ambition de venir à bout de la terrible « règle des trop », c'est-à-dire trop d’enfants, trop tôt, trop tard et trop rapprochés, voire la mort maternelle.  

1.2. Approche méthodologique

La recherche a opté pour des entretiens individuels. Durant une heure, ces entretiens visent à faire des relances très personnalisées et à garantir la spontanéité et la liberté des réponses de nos interviewés. Ces entretiens individuels ont été complémentés par des groupes de discussion. Durant deux heures, ces groupes de discussion visent à accéder à des informations complémentaires là où l’un ou l’autre montre ses limites. La technique de la saturation (M. Blais et S. Martineau, 2006, p. 1-18) a été privilégiée pour ces entretiens. Sur cette base, nous avons retenu un échantillon issu de nos quatre groupes cibles. Nous avons interrogé accidentellement 126 personnes dont 74 femmes et 52 hommes, âgées de 13 à 75 ans. Ces personnes se répartissent comme suit : 31 épouses et leurs familles, 12 leaders religieux, 52 personnes de caste et 26 responsables des structures étatiques, privées et d’Organisations Non Gouvernementales (ONG). Leur choix se justifie par le fait que ces personnes sont d’une manière ou d’une autre concernées par la socialisation dans leur localité ou parfois sont regroupées au sein d’institutions de socialisation. L’étude de terrain, qui s’est déroulée en février et mars 2019, a concerné les quartiers Razel, Lafiabougou et Marakaking pour Diéma ainsi que les quartiers Kassho, Liberté, Ségou-Légal, Plateau et Lafiabougou pour Kayes.

2. Résultats 

La présentation porte essentiellement sur les principales perceptions, les déterminants socioculturels, les pratiques concrètes au service de la santé de la reproduction de l’adolescente à Kayes et Diéma et les discussions.

2.1. Quelques perceptions de la socialisation nuptiale

Dans notre cas, deux perceptions semblent coexister : traditionnelle et moderne. D’abord, les aînés perçoivent la socialisation nuptiale comme une action exercée par une personne, homme ou femme, de caste selon les localités, sur l’adolescente, qui n’est pas encore mûre pour la vie sociale et reproductive. Selon eux, l’origine de cette pratique remonterait à la solidarité inter-lignagère dans l’empire du Mali sous le règne de Soudiata Keita au XIII è siècle. Cette solidarité engageait deux couches principales : les « horonw » s’agissant des nobles et les « nyamakalaw » s’agissant des personnes de caste. Les seconds, constitués de forgerons, de cordonniers et d’esclaves, assuraient le tutorat de l’adolescente des premiers selon les localités et les familles. Ils formaient celle-ci suivant une relation d’interdépendance et de dette culturelle entre noble et homme de caste du Mandé traditionnel. Les premiers doivent confier aux seconds leurs enfants, surtout les fillettes pour les éduquer, les modeler et les orienter par leur savoir-faire et leur savoir être. En retour, les nobles doivent les gratifier de cadeaux pour service rendu. Cette gratification permet aux hommes de caste d’assurer leur subsistance. Ces gens de caste constituaient une référence pour chacun des gestes de l’adolescente, exerçaient une certaine influence et façonnaient le comportement sexuel et procréateur de celle-ci. 
Le vocable « nyamakala » vient des mots bambara « nyama », littéralement signifiant les « esprits », et « kala », s’agissant du « remède ». Un nyamakala désigne des hommes et des femmes de caste pouvant dire, voire et faire des choses qu’un homme ordinaire ne peut pas dire, voire ou faire. Au nombre des « nyamakalaw » se rapporte l’initiatrice nuptiale qu’on appelle « magnamaga » ou « magnabaga » selon les localités. Ce terme serait venu des mots bambaras « mah » s’agissant de la personne, et « gna baga » traduisant le socialisateur. Le terme « magnabaga » désigne donc quelqu’un, qui cherche à socialiser un couple, l’épouse en particulier.
L’initiation nuptiale est ainsi perçue à Kayes et Diéma comme une forme de socialisation fondée sur une fidélité aux traditions et coutumes du passé et l’oralité. En fait, le caractère héréditaire (reversée exclusivement aux personnes de caste), l’enseignement à long terme (la temporalité) et la mémoire (l’enseignement au souvenir) ainsi que la symbiose intime qui s’instaure entre l’aîné et le cadet, orientent dans une direction précise l’éducation que l’on donne aux enfants. Cette socialisation montre un important réseau de traits communs, car les traits listés ci-dessus se retrouvent à Kayes comme à Diéma, agencés souvent de manière identique. Aussi, elle est essentiellement fondée sur la prééminence du pouvoir de l’aînesse et le secret des vérités, car les plus âgés et les dépositaires des secrets ont un droit de regard et de critique sur la conduite des cadets, parce qu’ils sont supposés posséder plus d’expériences et des connaissances permettant de guider la jeune génération. Il n’était pas rare de voir ces personnes refuser de transmettre leur savoir et savoir-faire en l’absence d’une personne de confiance digne de ce nom. Même si souvent, elles pouvaient accorder de l’importance au climat positif, fait de formation accomplie précocement, par conséquent, de confiance à l’égard de l’impétrant. Une jeune épouse de Kayes note qu’une :
« Jeune femme très tôt formée devenait initiatrice. Comme on aime le dire en bamanankan demi sèni tèguè koko gnouman bé dèguè nonni, c’est-à-dire qu’un enfant aux mains bien lavées, arrive à pétrir la crème des sages » (femme, groupe de discussion, quartier Lafiabougou, Kayes, 16 ans, 2019).
Autrement dit, l'âge n'est pas toujours synonyme de sagesse et de réussite dans la vie. C’est le cas de certaines initiatrices de Kayes qui très douées et intelligentes, manifestent la sagesse et connaissent le succès même étant jeunes. Ce succès leur provient des talents et non de leur âge.
Dans les localités concernées par l’étude, la socialisation nuptiale vise à fournir au couple, à l’épouse surtout, des informations sur le sens profond du mariage et de mère au foyer (la soumission et l’obéissance au conjoint, l’éveil aux petits soins de celui-ci et ses proches) ainsi que sur les contraceptifs traditionnels et leur meilleure utilisation. Ces contraceptifs portaient un nom codé comme « djakoumakoun[1] » littéralement « tête de chat ». Les informations se donnaient de bouche à oreilles et dans la plus grande discrétion. L’initiatrice exigeait à l’épouse de jalousement garder le secret pour que l’homme n’en sache rien. En échange, elle recevait 1/10 des habits, des nattes, des sandales et des ustensiles utilisés par la mariée dans la chambre nuptiale ainsi que d’autres cadeaux offerts par les tantes et sœurs de celle-ci. Ces ustensiles comprenaient essentiellement des calebasses, des assiettes et écuelles en bois. Sont illustrateurs à cet effet, les propos d’un vieux forgeron de Diéma :
« L’initiatrice recevait pour services rendus 1/ 10 des pagnes de la mariée, des nattes, des sandales, des calebasses, des assiettes et écuelles en bois. Dans le cas échéant, elle laissait sa récompense à la discrétion du noble » (homme, entretien individuel, quartier Razel, Diéma, 57 ans, 2019).
L’analyse de ce discours montre que l’initiatrice apportait son aide précieuse aux couples, aux épouses surtout moyennant une somme forfaitaire, voire discrétionnaire. Mais aujourd’hui, la socialisation nuptiale coïncide avec la modernité et les représentations religieuses croissantes dans la perspective de changement qui inversent les choses. Ici, la société ou la communauté n’est pas primordiale, mais c’est d’abord l’adolescent. Proposant une socialisation censée accompagner l’adolescent étape par étape pour qu’il advienne à lui-même, la modernité cherche avant tout à ne pas anticiper sur le temps et contrarier la vie de l’adolescent. De même, l’islam invite celui-ci à se couvrir (la question de la nudité des corps) selon son statut et celui de la personne en présence de laquelle il se trouve. C’est pourquoi certains jeunes couples de Kayes et Diéma établissent une relation entre la socialisation nuptiale, leurs comportements et leurs actions sociales. Le modèle de vie occidental et les représentations religieuses ne sont pas analogues aux mœurs et au style de vie, mais s’ils peuvent avoir la même préoccupation, comment éduquer un adolescent pour en faire un être de bien ? Il est amené à se nourrir en même temps de son propre progrès et aussi de l’effet de l’action extérieure. Ce qui fait dire P. Riutort (2013, p. 63-74) que la socialisation est un moyen de se réaliser dans son être, d’ajouter « tout ce que nous n’avons pas à notre naissance et qui nous est donné par l’éducation ».
A ce jour, la socialisation nuptiale n'est plus considérée comme une entrée de l’adolescent dans le monde des aînés, voire son insertion à travers l’acquisition de savoir-faire et de certaines vérités dans un monde déjà constitué. En quelque sorte, elle est devenue une pratique statique qui s’ouvre peu aux autres modes dans le cadre de l’inculturation et de l’éclosion des valeurs de liberté. C’est pourquoi elle doit nécessairement s’adapter au contexte religieux et moderne. En effet, sont nombreux les jeunes gens de Kayes et Diéma à souhaiter qu’on permette au couple de garder le silence sur la virginité et de choisir lui-même comme initiatrice une personne familière ou ouverte d’esprit pour éviter tout conflit. Sont édifiants à cet effet, les propos d’un jeune enseignant de Kayes :
« Pour prévenir tout problème, une tante ouverte d’esprit s’est occupée de ma femme et moi dans la chambre nuptiale » (homme, entretien individuel, quartier Plateau, Kayes, 28 ans, 2019).
Mais ce choix parfois ouvre la porte à des personnes non habilitées (non castes et, ou sans formation accomplie) qui s’invitent dans l’initiation. Pour un vieux chef local et coutumier de Diéma,
« L’initiation n’est plus pratiquée que par des personnes de caste, elle est devenue un gagne-pain pour les autres » (homme, entretien individuel, quartier Marakaking, Diéma, 74 ans, 2019).
Selon une logique similaire, une vieille initiatrice de Diéma déplore :
« Une jeune femme non habilitée que j’ai refusée d’initier par principe, exerce l’initiation à ce jour de manière indépendante. Or, "un tronc d’arbre a beau séjourné dans l’eau, il ne saurait se transformer en caïman" » (femme, entretien individuel, quartier Marakaking, Diéma, 62 ans, 2019).
De l’analyse de ce discours, il ressort que les personnes non habilitées s’invitent de plus en plus dans l’initiation nuptiale. Elles disputent aux personnes de caste la pratique en la réduisant à sa dimension monétaire et matérielle. Cette suppléance déforme les contenus pédagogiques, et de ce fait, se présente comme un facteur de dégénérescence d’une socialisation reproductive. En effet, des couples doivent s’habituer à la présence dans la chambre nuptiale de l’initiatrice à des fins d’extorsion d’argent, d’autres font face à la colère de certaines initiatrices suite au refus de leur céder les équipements luxueux provenant de la chambre nuptiale. Un médecin de Kayes raconte :
« Un ami à moi a fait face à la colère d’une initiatrice après avoir refusé de lui céder le matelas, le ventilateur et le téléviseur qui étaient dans la chambre nuptiale. Elle a souhaité que leur union en pâtisse pour avoir méconnu les services rendus » (homme, entretien individuel, quartier Liberté, Kayes, 37 ans, 2019).
Aussi, des tentatives de séduction des nouveaux mariés par des jeunes initiatrices nous ont été rapportées sans qu’on ne soit parvenu à les documenter. Mais après tout, n’oublions pas que ces initiatrices ont des connaissances surnaturelles qu’elles peuvent utiliser pour cela.
Contrairement à Kayes, Diéma semble souffrir davantage de la déformation de la pratique. Si à Kayes des jeunes gens imposent la nuptialité aux épouses et à leurs familles afin de s’assurer la virginité, à Diéma les religieux mènent la vie dure à l’initiatrice. A ce propos, une vieille initiatrice de Diéma décrie :
« On nous menace et nous traite tous les jours de non musulmanes. A cause des menaces, des consœurs se sont réinstallées à Kayes et à Bamako » (femme, entretien individuel, quartier Marakaking, Diéma, 62 ans, 2019).
Ces propos sont en partie corroborés par un leader religieux de ladite localité, lorsqu’il dit :
« Une pratique barbare ne peut entacher l’islam et ses valeurs. Une personne ne peut immerger une autre dans le bain rituel ou la regarder dévêtue » (homme, entretien individuel, quartier Marakaking, Diéma, 58 ans, 2019).
Cet autre religieux de la même localité ajoute :
« Ce n’est pas musulman que d’apprendre à deux personnes à faire l’amour ou les regarder le faire » (homme, entretien individuel, quartier Razel, Diéma, 49 ans, 2019).
Il faut dire que l’initiation du couple lors de la semaine nuptiale est un phénomène qui connait des transformations essentiellement dues à la reconfiguration sociale et à l’évolution des mentalités. De plus, la contemplation de la nudité tant déplorée par les religieux est souvent sortie de son contexte. Le fait est que l’initiatrice est amenée à faire les corvées des nouveaux mariés comme surveiller de près les faits et gestes de la mariée, laver les vêtements de noces, chauffer l’eau de bain, balayer la chambre nuptiale et laver les draps sales. Ces différentes corvées traditionnelles ne peuvent être nécessairement considérées comme des formes de mutations. Elles constituent des services qui facilitent la communication entre partenaires en présence. D’ailleurs, pour certains époux, la présence d’une initiatrice dans la chambre est plus qu’une chance. En plus de jouer le rôle de conteuse des coutumes et traditions, voire de dicter la conduite à tenir, elle arrive à maintenir un climat de plaisanterie avec les époux, qui brise tous les obstacles de communication surtout sur les sujets de sexualité et de fécondité. En fait, elle arrive à instaurer un cadre d’échange autour de la question. L’initiatrice est la personne avec qui les époux sont culturellement permis de tout partager. Ils se sentent plus à l’aise et plus en sécurité pour parler de sexualité lorsqu’il s’agit de l’initiatrice parce qu’il existe un climat de plaisanterie culturelle entre celle-ci et les nouveaux mariés, qui permet tout, y compris la discussion sur des sujets aussi sensibles que la sexualité et la fécondité. Outre cela, l’initiatrice possède de bons moyens pour façonner les conduites des époux, comme par exemple se fâcher ou faire des menaces de malédiction. Par ces moyens, elle arrive à orienter toutes les décisions liées à la conduite sociale, la sexualité et la fécondité. Mais, leur mauvaise représentation par endroit contribue fortement à la dévalorisation, voire l’abandon des pratiques nuptiales.
L’étude a conclu à un écart entre les perceptions traditionnelle et moderne des pratiques nuptiales en raison de la modernité et des représentations religieuses. D’une part, les aînés perçoivent la socialisation nuptiale comme une pratique sociale utile qu’il faut perpétuer afin de préparer l’épouse pour la vie sociale et communautaire. Également, nous remarquons que même si l’adolescente a des contraintes que la société lui impose, elle bénéficie d’une forte solidarité, qui l’accompagne pendant longtemps jusqu’à sa maturité. Il s’agit d’une tutelle qui peut paraître longue et lourde. Dans ces conditions, il n’y a donc pas de tolérance pour l’adolescente qui enfreint les règles. D’autre part, les cadets et les religieux accordent une importance relative aux contenus traditionnels de la socialisation nuptiale, à la manière dont ces contenus se trouvent accentués et valorisés, au poids qui les marque. S’insurgeant contre toute tentative de restriction de la liberté de l’individu, les jeunes invitent avant tout à tenir compte de tous les problèmes des droits de l'homme, de toute la diversité et d’indiquer les écarts qui se produisent par rapport à la tendance générale. Les religieux ne sont pas une exception en la matière. Cette invitation amène à interroger les normes socioculturelles spécifiques de la socialisation nuptiale.

2.2. Quelques déterminants socioculturels de la socialisation nuptiale

Il est important d’étudier la socialisation nuptiale du couple sous l’angle des normes sociales, parce qu’elles permettent de prendre en considération les multiples logiques socioculturelles, qui guident les comportements dans les localités de Kayes et Diéma.
2.2.1. Logiques physiques
Au nombre de trois, ces logiques sont les suivantes. D’abord, la facilitation de la
consommation du mariage, elle consiste au fait que durant les noces, l’initiatrice aide le jeune couple à mieux consommer le mariage, sans brutalité. Cette aide est indispensable, car des hommes soumettent les jeunes épouses à une dure épreuve croyant les pousser à plus de respect à leur égard. Sont édifiants à cet effet, les propos d’une jeune ménagère de Diéma :
« Quelqu’un doit empêcher l’homme de brutaliser la femme la première nuit des noces. Parfois, l’homme va trop fort dans l’acte sexuel croyant que le respect de l’épouse à son égard en dépend » (femme, groupe de discussion, quartier Lafiabougou, Diéma, 21 ans, 2019).
En effet, hier comme aujourd’hui à Kayes et à Diéma par endroit, le fondement de la domination de l’homme sur la femme est encore sexuel. On conseille au nouveau marié d’entretenir des relations sexuelles avec l’épouse pendant chaque nuit de la semaine nuptiale pour asseoir son autorité définitivement sur celle-ci. On prépare les jeunes époux pour qu’ils tiennent bons pendant la semaine : plus elle souffre, plus elle sera soumise. Les femmes qui ont plus de plaisir avec les hommes sont tentées de demeurer avec ceux-ci. Atteignant leur majorité (14 à 20 ans) selon les localités sans entretenir de relation sexuelle avec un garçon, ces adolescentes se débattent comme un possédé dans le lit. Dans ces conditions, il est difficile pour un homme de parvenir à ses fins sexuelles en toute douceur.
Toutefois, la société autorisait les adolescents à certains jeux dans le respect de la virginité de l’adolescente, faits d’une relative liberté, pendant laquelle elle pouvait manifester des sentiments d’amour. La facilitation de la consommation du mariage s’accompagne d’une surveillance stricte de l’alimentation de la mariée.
Ensuite, la surveillance de l’alimentation de la mariée se traduit dans le fait que quelques jours avant le mariage, l’initiatrice soumet la future mariée à un régime censé la fortifier. Son alimentation devient légère à base de bouillie non sucrée et de soupe au poulet ou au poisson. L’idée est d’arriver à la “vider” de tout ce qu’elle avait consommé d’illicites. Également, elle doit être légère pour n’opposer aucune résistance aux ardeurs de son époux le soir des noces. Pour une initiatrice de Kayes :
« La future mariée doit être légère comme son alimentation afin de ne pas tenter de se refuser son époux » (femme, entretien individuel, quartier Ségou-Légal, Kayes, 66 ans, 2019).
En plus de la prévention d’éventuelles difficultés pour l’époux d’accomplir son devoir conjugal, la surveillance de l’alimentation donc vise en réalité à « tuer et ressusciter » symboliquement l’épouse.
Concernant l’authentification de la virginité de la mariée, la société traditionnelle malienne impose à l’adolescente des normes et valeurs en matière de comportements sexuels, à savoir de se marier en gardant sa virginité. C’était une question d’honneur. C’est pourquoi pendant la nuptialité, l’épouse passe trois à sept jours selon les localités dans la chambre nuptiale, juste vêtue de tissus en cotonnade ou percale blanche, sous la surveillance d’une personne de caste. Le lendemain du soir des noces, la personne de caste exhibe la virginité de l’épouse au cas où sa percale est tâchée de sang. Une ménagère de Diéma déplore :
« Une initiatrice récemment n’a pu tenir sa langue concernant la perte de la virginité d’une épouse. Pour cette raison, son époux a renoncé et exigé le remboursement de la dot. Elle est aujourd’hui la risée de tout le quartier. On dit qu’elle servira surtout de leçon à la jeune génération » (femme, groupe de discussion, quartier Lafiabougou, Diéma, 26 ans, 2019).
La perte de la virginité est en effet considérée comme une honte pour toute la famille, voire tout le lignage. Cette honte représente l’une des techniques pédagogiques, la plus efficace pour convaincre l’adolescente d’adopter les comportements sociaux et procréateurs attendus comme garder sa virginité jusqu’au mariage.
Toutefois, cette menace sociale de réprobation fait développer des stratégies qui instaurent la virginité ou qui trompent. Couramment utilisées de nos jours, ces stratégies font croire à une virginité qui n’existe pas en vérité. Menant une vie sexuelle active, certaines adolescentes de Kayes et de Diéma se procurent dans les pharmacies la veille des noces de petites pilules médicamenteuses que l’on peut vider de leur poudre, leur emplir de colorant alimentaire rouge et leur refermer. Hyper sensibles à l’humidité, ces pilules une fois dans l’appareil génital un peu avant le rapport, avec l’humidité générée par  la cyprine due à l’excitation, vont libérer le colorant rouge, faisant croire à du sang. Une épouse de Kayes préfère que :
« Les filles qui sont dans des contextes où on exige d’elles d’être vierges lors du mariage disposent des moyens pour vivre leur vie comme elles en ont envie, quitte à être hypocrites, plutôt qu’elles se mettent en danger » (femme, groupe de discussion, quartier Lafiabougou, Diéma, 27 ans, 2019).
A l’instar des déterminants physiques, l’initiation nuptiale répond à des croyances mentales.
2.2.2. Logiques mentales
Ces logiques sont la protection du couple, de la future mariée surtout pendant la réclusion et son éducation dans le sens profond du mariage. D’abord, la protection du couple (de la future mariée) pendant la réclusion, elle consiste au fait qu’au moins 3 à 15 jours avant la date de la cérémonie de mariage, les futurs mariés (l’épouse surtout) doivent limiter leurs activités, moins sortir hors de la maison. En effet, ils sont désormais rentrés dans une autre sphère de la vie et les esprits, bons comme mauvais, se battent pour pouvoir s’accaparer d’eux. Une initiatrice de Kayes pense que :
« Les nouveaux mariés, surtout l’épouse, sont comme des nouveaux nés, ou comme de nouveaux circoncis. Ces personnes sont recherchées par les esprits, bons comme mauvais (sorciers, djinns). Ils méritent une protection mystique » (femme, entretien individuel, quartier Liberté, Kayes, 54 ans, 2019).
Cette protection mystique grâce à sa connaissance du surnaturel est le plus souvent difficile à prouver car n’étant pas documentée. Aussi, il est difficile de l’extrapoler à toutes les initiatrices rencontrées.
Parallèlement à la protection, l’épouse bénéficie d’une éducation sur le sens profond du mariage et de mère au foyer. En général, le mariage va au-delà de l’union de deux personnes, il traduit l’alliance des familles et des communautés. Pendant la nuptialité, la jeune mariée reçoit une certaine éducation pour réussir sa vie communautaire. Elle apprend les manières admises, notamment les formules de politesse pour s’adresser à l’époux, aux parents, aux frères, sœurs et amis de celui-ci. Dans l’entretien accordé à un enseignant de Kayes, il ressort que cet enseignement est primordial :
« Une épouse est une étrangère dans sa nouvelle famille d’accueil. Elle y ignore les formules d’usage et de politesse. Quelqu’un doit lui enseigner toutes ces formules » (homme, entretien individuel, quartier Khasso, 46 ans, 2019).
Cette étude révèle qu’à la base de la socialisation nuptiale du couple à Kayes et Diéma se trouvent essentiellement des logiques comportementales ou physiques (facilitation de la consommation du mariage, surveillance de l’alimentation et l’authentification de la virginité de la mariée) et mentales (la protection pendant la réclusion, l’éducation dans le sens profond du mariage et de mère au foyer). Faisant que le mariage dure et prend un sens, ces logiques s’étendent jusqu’à l’enseignement des méthodes traditionnelles au service de la santé de la reproduction.

2.3. Quelques pratiques au service de la santé de la reproduction

Par pratique sociale, nous entendons un ensemble de manières de faire, d’actions individuelles ou collectives développées et répétées par les individus, pour donner un sens à leur vie sociale. A cet égard, l’initiatrice influence le comportement procréateur du couple, de l’épouse surtout. Cette influence s’exerce à travers les enseignements.
2.3.1. Enseignement à l’hygiène de la voie génitale féminine
Après le rapport sexuel, de nombreuses filles ignorent que la peau au niveau de la zone intime est particulièrement sensible et doit être traitée avec délicatesse. Il n’est pas nécessaire de frotter ou savonner cette zone afin d’éviter de l’irriter, voire causer la sécheresse vaginale. Par ailleurs, l’appareil génital féminin peut retenir le sperme pendant plusieurs jours. Une jeune mariée doit apprendre à se débarrasser le plus vite du sperme à l’intérieur de l’appareil génital en faisant une douche vaginale profonde avec de l’eau claire tout simplement, si elle veut éviter une grossesse. Sont édifiants à cet effet, les propos d’une initiatrice de Kayes :
 « Parfois, des épouses se frottent ou savonnent la partie intime ce qui amène des infections compromettant la santé de la reproduction. Nous leur expliquons comment nettoyer cette partie du corps sans danger et leur donnons des potions pour lubrifier l’appareil génital en cas de sècheresse » (femme, entretien individuel, quartier Liberté, Kayes, 53 ans, 2019).
2.3.2. Connaissances des herbes médicinales
La connaissance des herbes médicinales aussi fait partie des compétences de l’initiatrice. Elle utilise des plantes locales pour traiter les diverses mauvaises odeurs, les douleurs, les impuretés, les infections vaginales et utérines. Elle a en effet une « incroyable » connaissance des vertus médicinales de certaines plantes, qui sont en langue bambara le babi[2], le yirifarani[3], le mougoudji[4]. Ces plantes naturelles constituent des remèdes pour des maux allant de la sècheresse vaginale aux règles douloureuses en passant par les impuretés dans l’appareil génital féminin et l’utérus. Dans l’entretien accordé à une jeune enseignante de Diéma, il ressort que  :
« Les plantes comme babi, yirifarani ou mougoudji purifient le vagin, nettoient le bassin et lui procurent une bonne odeur » (femme, groupe de discussion, quartier Lafiabougou, Diéma, 26 ans, 2019).
Mais, toute herbe médicinale n’est pas nécessairement bonne pour les humains, et certaines plantes peuvent se révéler dangereuses, voire mortelles. C’est le cas de la germandrée petit-chêne (teucrim chamaedrys), initialement utilisée sous forme de gélules de poudre brute pour perdre du poids, mais qui est responsable d’hépatites cytolytiques ou de destruction progressive des cellules du foie.
2.3.3. Diverses techniques de contrôle et d’espacement des naissances
L’initiatrice recourt à diverses méthodes de contrôle et d’espacement des naissances en permettant au couple d’atteindre le nombre souhaité d’enfants et de déterminer l’espacement des naissances. A l’opposé de traiter l’infécondité, elle peut aussi utiliser des méthodes contraceptives comme l’abstinence périodique, l’allaitement maternel prolongé, le « tafo », la toile d’araignée, le miel et le jus de citron.
D’abord, l’abstinence périodique, elle consiste à s’abstenir pendant un moment du cycle à l’aide d’un collier de perles de couleurs rouge et blanche pour prévenir une grossesse non désirée. A cet effet, une vieille initiatrice de Diéma dit ceci :
« A l’aide de mon collier de perles, une femme ne mettra jamais d’enfant au monde. Mais, pour que ça marche, elle doit avoir un cycle menstruel compris entre 26 et 32 jours. Le 1er jour des menstruations, elle déplace l’anneau sur la perle rouge et n’évite les rapports sexuels sans protection que pendant les jours correspondant aux perles blanches » (femme, entretien individuel, quartier Marakaking, Diéma, 63 ans, 2019).
Force est de reconnaitre les limites de cette méthode. La réussite est largement tributaire d’un ensemble de conditions comme le cycle menstruel compris entre 26 et 32 jours, la maîtrise parfaite des perles et de leurs couleurs, qui sont par moment difficiles à satisfaire. Également, loin d’être traditionnelle, ce collier pourrait être une forme de mutation du « tafo »[5]. Les ONG et les associations auraient pu développer cette pratique améliorée similaire aux anciennes pour faciliter l’adhésion des populations peu alphabétisées à la planification familiale. 
Ensuite, l’allaitement maternel est une méthode qui consiste à allaiter l’enfant au sein pendant au moins les six (6) premiers mois, voire deux ans. Cela entraîne un retard de retour de couche et donc une période d’anovulation ou de blocage de l’ovulation. Sont illustrateurs à cet effet, les propos d’une vieille initiatrice de Kayes :
« Une femme qui allaite continuellement son enfant a de forte chance de ne pas tomber enceinte. Cette technique renforce le lien mère-enfant et assure une protection du nourrisson par les anticorps contenus dans le lait maternel » (femme, entretien individuel, quartier Khasso, Kayes, 62 ans, 2019).
Concernant le « tafo », c’est une cordelette avec des nœuds, attachée autour du bassin de la femme dont le pouvoir repose aussi bien sur la psychologie que sur les incantations. Une jeune ménagère de Kayes trouve que :
« Le ’’tafo’’ est un puissant contraceptif traditionnel. C’est une cordelette dont la force repose sur les incantations de l’initiatrice » (femme, groupe de discussion, quartier Lafiabougou, Diéma, 22 ans, 2019).
Acquis avant pour une compensation discrétionnaire comme signe de bonne volonté, ce « tafo » de nos jours se vend à des prix exorbitants de 5 000 FCFA par endroit.
Quant à la toile d’araignée, elle se place dans l’appareil génital féminin de façon à obstruer l’orifice externe du col, empêchant donc la montée des spermatozoïdes. Une initiatrice de Kayes parle de cette toile d’araignée comme :
« D’une technique de barrière. La toile sert de barrière entre l’utérus et les spermatozoïdes » (femme, entretien individuel, quartier Ségou-Légal, Kayes, 71 ans, 2019).
Cependant, les agents actifs de ce dispositif opaque, issu du tissage de l’araignée et enduit de beurre de karité pour obstruer le col ne sont pas identifiés. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ne représente aucun danger.
Enfin, le miel et le jus de citron peuvent être placés dans l’appareil génital par l’épouse avant l’acte sexuel. Ils entraînent soit une immobilisation des spermatozoïdes (miel), soit une destruction des spermatozoïdes (citron) agissant comme des spermicides. A ce propos, une vieille initiatrice de Diéma rassure que :
« c’est une des techniques héritées les plus efficaces, car il y a une double assurance » (femme, entretien individuel, quartier Marakaking, Diéma, 62 ans, 2019).
L’on ne peut fermer les yeux sur quelques effets et complications provoqués par ces spermicides comme l’irritation vaginale et des pertes vaginales, une gêne au pénis, la gênante sensation de chaleur dans la partie génitale, la tablette de mousse vaginale ne fondant pas et conduisant parfois à des infections des voies urinaires. 
L’étude retient l’éducation à l’hygiène de la voie génitale, les connaissances des herbes médicinales (le babi, le yirifarani, le mougoudji), les diverses techniques de contrôle et d’espacement des naissances (l’abstinence périodique, l’allaitement maternel prolongé, le « tafo », la toile d’araignée, le miel et le jus de citron) comme des connaissances concrètes de l’initiatrice au service de la santé de la reproduction.
[1] Une allure métaphorique couramment utilisée en langue bambara pour codifier une pratique susceptible de choquer l’opinion publique. Le sens littéral de ce mot n’est donc pas celui dont il est porteur.
[2] Babi : est la racine de vétiver, qui purifie l’appareil urinaire, génital et permet de lutter contre les infections.
[3] Yirifarani : est un produit à base d’écorces d’arbres ou de plantes, de graines à avaler humidifiant le vagin, améliorant l’odeur de l’urine et de la partie intime. Également, ce produit soulage et traite les règles douloureuses, nettoie l’utérus et le ventre de toutes impuretés, soigne et nettoie le ventre après l’accouchement.
[4] Mougoudji : est un jus de farine de maïs ayant comme ingrédients le gingembre, le lait, le sucre servant de puissant lubrifiant naturel. 
[5] « Tafo » : est une ceinture mystique à multiples nœuds produite par l’initiatrice. Cette ceinture aurait un pouvoir contraceptif de durée illimitée tant qu’elle serait portée à la ceinture ou de durée liée au nombre de nœuds. En revanche, la femme remet une somme forfaitaire comme signe de bonne volonté.

3. Discussions

Cette étude a identifié des perceptions (ancienne et moderne) et des logiques socioculturelles (physiques et mentales) de la socialisation reproductive. En somme, les discussions portent sur ces perceptions et logiques socioculturelles.

3.1. Perceptions de la socialisation nuptiale

Notre étude a conclu au fait que les aînés ont tenté de développer un idéal de socialisation visant la formation de l’homme accompli par laquelle l’identité humaine se révèle, quelles que soient les localités et les manières dont ils procèdent pour mener la tâche éducative. La société impose à l’adolescent ses règles et ses normes. A partir d’un apprentissage, implicite ou explicite, « il doit intérioriser les manières de faire et de penser, les idéaux et les pratiques, les croyances et les rituels conformes à ses milieux de vie et à ses groupes d’appartenance » (G. Vallet, 2009, p. 53-63 ; M. Court, 2019, p. 402-405). Ici, en plus d’être moulé par le groupe, l’individu se soumet à la chaleur de celui-ci, de laquelle il ne peut se détacher. Il obéit aux codes et renonce à son espace individuel. Il vit une double réalité de l’unité et de la totalité : unité des modèles culturels et croyances ; totalité de l’homme qui se donne tout entier, corps et âme, à la chose collective.  C’est le respect des principes (comportements sociaux et procréateurs attendus) de la vie en société de son époque qui lui permet de s’intégrer à ce groupe. Cette intégration s'opère par le biais d'institutions et d’agents de la socialisation comme l’aînesse sociale dont l’initiatrice nuptiale.
Cette vision n’est pourtant pas totalement partagée par E. Kant et M. Mendelssohn (2006, p. 11) et F.M. Arouet, dit Voltaire (2005, p. 135), pour lesquels, « l’adolescent est socialisable par ce qu’il est guidé par la faculté de raisonner ; et sa vie est faite des habitudes, des comportements et passe par l’adaptation à la vie pour se faire éduquer ». Le but de la socialisation chez ces auteurs est donc de rendre l’adolescent vertueux par l’acquisition des bonnes habitudes de vie. C’est aussi l'éveil critique de celui-ci face aux institutions. Les mœurs véhiculées par les aînés expliquent que les couples se détachent un peu des normes établies par la communauté et de leurs anciens, lesquels envisagent la socialisation strictement dans le cadre collectif. Pour les jeunes, c’est l’adolescent qui doit choisir comme initiatrice une personne familière ou ouverte d’esprit et il faut garder le silence sur la virginité afin d’éviter tout conflit. Les religieux ne diront pas le contraire. En ce sens leurs perceptions ne correspondent pas nécessairement aux normes traditionnellement acceptées.
Il existe un attachement des résidents de Kayes à la socialisation nuptiale tant qu’elle assure la virginité des nouvelles épouses ; alors qu’à Diéma, les jeunes et les religieux dénoncent et rejettent des pratiques déviantes de la socialisation nuptiale, perçues comme facteurs de dévalorisation, voire d’abandon. Cette déviation nous conduit à établir un parallèle entre les concepts tradition, modernité et religiosité. Lorsque la tradition est envisagée du point de vue temporel, elle signifierait ce qui est de l’ordre du passé ; par opposition au présent et au futur. C’est tout ce qui appartient à une époque révolue, et qui par conséquent, reflète une apparence dépassée. On peut aussi entendre un état primitif, voire un état de développement encore rudimentaire. Cet état paraît antinomique à la modernité qui s’oppose au passé ou au dépassé, pour s’identifier au présent ou à l’actuel. Autrement dit, la modernité constituerait ainsi une rupture radicale par rapport à la tradition.
Par ailleurs, la tradition pourrait aussi être envisagée par rapport à la morale ou la religion. Elle aurait alors pour contenu, un ensemble de normes et de prescriptions destiné à la codification des attitudes et des comportements des individus dans une société donnée. Ici, la morale ou la religion s’opposerait aux valeurs traditionnelles, généralement taxées d’animistes.
Pourtant, il existe également des points de convergences entre ces concepts. Cette convergence est en partie corroborée par Antoine Compagnon (1990, p. 11) qui dénonce la prétention de la nouveauté que revendique la modernité. L’auteur parle notamment de « la superstition du nouveau » pour désigner cette propension au changement qui caractérise la modernité et qui la pousse très souvent au rejet de tout ce qui relève du passé pour ne considérer que l’actuel.
Or, l’expérience commune nous montre que ce qui est moderne aujourd’hui appartiendra au passé demain ; de même ce qui était déjà relégué au passé peut ressurgir pour faire partie du présent. Par exemple, certains styles vestimentaires jadis dépassés finissent par revenir à la mode au présent sans aucune difficulté. Cet exemple montre à suffisance la légèreté d’une rupture radicale entre les termes tradition et modernité.

3.2. Logiques socioculturelles de la socialisation

La socialisation nuptiale du couple à Kayes et Diéma obéit à des logiques comportementales ou physiques (facilitation de la consommation du mariage, surveillance de l’alimentation et l’authentification de la virginité de la mariée) et mentales (la protection pendant la réclusion, l’éducation sur le sens profond du mariage et de mère au foyer). Ces logiques font toutes que le mariage dure et prend un sens.
Cette position n’est pas totalement partagée par R. Le Coadic (2009, p. 317-340) et N. Ramognino (2007, p. 13-41), pour lesquels « les déterminants socioculturels de la socialisation évoluent avec une exigence de justice (un projet de réduction des inégalités sociales) ». C’est vrai que de nos jours, la charge de l’initiatrice est de moins en moins importante. L’accaparement des mauvais esprits du couple est désormais considéré comme une vieillerie sans fondement. L’épouse rarement exprime le besoin d’être légère comme son alimentation. C’est pourquoi, rares sont les familles qui aujourd’hui font de la virginité des filles une question d’honneur. Elles se soucient peu de la couleur du pagne nuptial. Les relations sexuelles sont de plus en plus banalisées. Des filles de plus en plus adolescentes ont des relations sexuelles avec plusieurs partenaires et bien avant le mariage. L’initiatrice ose rarement exhiber le pagne nuptial ensanglanté d’une adolescente déjà mère d’un ou de plusieurs enfants.

Conclusion

La socialisation nuptiale du couple est perçue diversement selon les époques.  Les aînés perçoivent la socialisation nuptiale comme une pratique sociale utile qu’il faut perpétuer afin de préparer l’épouse pour la vie sociale et communautaire. En revanche, pour les cadets, cette socialisation est devenue une pratique statique qui s’ouvre peu aux autres modes de vie dans le cadre de l’inculturation et de l’éclosion des valeurs de liberté. Aussi, on constate une diversité de perceptions selon la localité de résidence. Contrairement à Kayes où des jeunes gens imposent la nuptialité aux épouses et à leurs familles afin de s’assurer la virginité, Diéma semble souffrir davantage de la déformation de la pratique. Les religieux y mènent la vie dure à l’initiatrice.
La socialisation nuptiale à Kayes et Diéma obéit à des logiques comportementales ou physiques (facilitation de la consommation du mariage, surveillance de l’alimentation et l’authentification de la virginité de la mariée) et mentales (la protection pendant la réclusion, l’éducation dans le sens profond du mariage et de mère au foyer.)
L’éducation à l’hygiène vaginale, les connaissances des herbes médicinales (le babi, le yirifarani, le mougoudji), les diverses techniques de contrôle et d’espacement des naissances (l’abstinence périodique, l’allaitement maternel prolongé, le « tafo », la toile d’araignée, le miel et le jus de citron) sont quelques connaissances concrètes de l’initiatrice au service de la santé de la reproduction.
Cependant, le sens de cette recherche n’est pas d’opposer les pratiques traditionnelles aux pratiques modernes de la socialisation nuptiale, mais de créer une complémentarité entre elles. De ce fait, il faut distinguer les pratiques qui apparaissent conformes aux valeurs et aux principes acceptés, afin de tirer le maximum de profits.
Néanmoins, la socialisation reproductive des adolescents nécessite d'autres recherches complémentaires pour résoudre les problèmes de santé et de bien-être social auxquels ils sont confrontés.

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Pour citer cet article


Référence électronique
CAMARA Ichaka , Perceptions et pratiques de la socialisation nuptiale des adolescents au Mali , Revue Espace, Territoires, Sociétés et Santé ,[En ligne] 2020, mis en ligne le 31 Decembre 2020, consulté le 2021-05-12 23:04:18, URL: https://retssa-ci.com/index.php?page=detail&k=137