2021/Vol.4-N°7: Mutations environnementales et risques sanitaires en Afrique
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RISQUES SANITAIRES ET ENVIRONNEMENTAUX LIES A LA FABRICATION DU SAVON « KABAKROU » DANS LA VILLE DE KORHOGO (NORD DE LA COTE D’IVOIRE)
HEALTH AND ENVIRONMENTAL RISKS ASSOCIATED WITH THE MANUFACTURING OF "KABAKROU" SOAP IN THE CITY OF KORHOGO (NORTH OF COTE D’IVOIRE)

GOGOUA Gbamain Éric
Enseignant-Chercheur
Département de Géographie
Université Peleforo Gon Coulibaly (Korhogo, Côte d’Ivoire)
gogouagbamaineric@gmail.com

COULIBALY Moussa
Enseignant-Chercheur
Département de Géographie
Université Peleforo Gon Coulibaly (Korhogo, Côte d’Ivoire)
Coulisiby2015@gmail.com

SORO Seydou
Étudiant en Master II
Département de Géographie
Université Peleforo Gon Coulibaly (Korhogo, Côte d’Ivoire)
kadodjomon1995@gmail.com


Résumés



Entrée d'Index


Mots clés: Korhogo | Activités artisanales | kabakrou | risques sanitaires et environnementaux |

Keys words: Korhogo | Craft activities | kabakrou | health and environmental risks |


Texte intégral




Introduction

Selon l’Institut National de la Statistique (INS), les perspectives démographiques de la Côte d’Ivoire de 1998 à 2018 estiment que la population se compose à 51% d’hommes et 49% de femmes (INS, 2014). Par ailleurs, sur le plan économique, le secteur tertiaire occupe 41% d’hommes et 59% de femmes mais généralement dans l’informel. Cependant, toujours selon l’INS, les femmes ne bénéficient ni du fruit de leur travail, ni même du pouvoir de contrôle et de gestion qui devrait leur revenir. Le revenu moyen des femmes en Côte d’Ivoire est inférieur de 59% à celui des hommes (INS, 2014).
Le ratio de pauvreté se situe en 2008 à 48,4% chez les hommes et à 49,5% chez les femmes contre respectivement 38,1% et 38,7% en 2002 (Ministère du Plan et du Développement, 2009, p. 8). À Abidjan, en 2008, le taux de pauvreté est de 20,7% chez les hommes et de 21,2% chez les femmes. Il est respectivement de 37,7% et de 38,4% dans les autres villes (Ministère du Plan et du Développement, 2009, p.8).
Cette situation favorise la naissance d’activité artisanale dans le pays d’abord à Abidjan, capitale économique, et dans les autres villes de l’intérieure comme Korhogo. Afin de subvenir aux charges familiales, les femmes s’adonnent aux activités du secteur informel tel que la fabrication du savon « kabakrou ». La fabrication du savon« kabakrou »  est source formelle de revenus. Cette activité artisanale menée par la femme dans la ville de Korhogo au nord de la Côte d’Ivoire malgré son rôle économique participe à la dégradation de l’environnement et à la santé des acteurs. Les femmes inhalent la fumée lors de la production et le manque de gestion des déchets produits exposants les actrices à des maladies respiratoires. Au cours de la cuisson et de la modélisation du savon, les femmes s’exposent à des risques sanitaires tels que la soude caustique en solution utilisée dans la fabrication du savon « kabakrou » est un produit industriel corrosif et très toxique. Tous ceux qui sont d’une manière directe ou indirecte en contact permanente avec la soude doivent connaître et appliquer des procédures de sécurité strictes. Elles sont tenues de se protéger tout le corps, et pratiquer cette activité dans des espaces éloignés de tous lieux d’habitation (D. A. N Yedagne, 2016, p.453).
Cet article a pour objectif de montrer les risques sanitaires et environnementaux liés à la fabrication du savon « kabakrou » Pour les objectifs spécifiques, il s’agit de déterminer les caractéristiques sociodémographiques des acteurs et  identifier les risques environnementaux et sanitaires inhérents à la fabrication artisanale du savon « kabakrou » dans la ville de Korhogo.

1. Méthodologie

1.1. Présentation de la zone d’étude

Korhogo est une ville située dans le nord de la Côte d’Ivoire dans la région du Poro aux coordonnées géographiques 5°25’0’’ et 5°42’0’’ de latitude Nord et entre le 9°35’0’’ et 9°45’0’’ de longitude Ouest (Carte n° 1). Elle est devenue la quatrième ville du pays en termes de population et d’économie (INS, 2014). Elle est à 635 km d'Abidjan, et Chef-lieu du District des Savanes et de la Région du Poro.
Les unités de fabrication de savon « kabakrou » à Korhogo se localisent essentiellement dans quatre quartiers : les quartiers Cité Amadou Gon, Cocody, Zone industrielle et Soba secteur Doclovogo. Le quartier Cité Amadou Gon est un quartier périphérique. Cette zone concentre diverses activités informelles notamment la fabrication du savon « kabakrou » artisanal. Le quartier Doclovogo est une zone fortement peuplée de la ville. Il occupe une fonction historique et de centre-ville. La zone industrielle représente le site des unités industrielles de la ville de Korhogo. Ces unités de fabrication se répartissent dans trois types d‘espaces : des domiciles, des abords de rues et des terrains nus.
            Carte n°1 : Carte de localisation de la zone d’étudecarte1

1.2. Méthode de collecte des données

L'étude s'est basée sur la recherche documentaire et les enquêtes de terrain.
La recherche documentaire a permis de faire le point des recherches sur les conséquences sanitaires et environnementales liées à la fabrication du savon« kabakrou ».
L’enquête de terrain a pris en compte l’observation sur le terrain, les entretiens et l’enquête par questionnaire.
L’observation a permis d’avoir un aperçu général sur l’état de dégradation du cadre de vie et de travail des productrices du savon. Le comportement des acteurs à matière de gestion des déchets (liquide et solide) issus de la fabrication du savon a été observé.
Au cours des entretiens (semi-directif), les différentes actrices œuvrant dans le domaine de la fabrication artisanale du savon « kabakrou » dans la ville ont été rencontrées. Nous avons choisi 50 acteurs répartis dans les quatre zones de travail. Ces 50 acteurs ont été choisis selon des critères que nous jugeons représentatifs pour notre étude. Nous avons selon :
  • Le genre
  • Le statut matrimonial (mariée, veuves et célibataires).
  • Le niveau d’instruction
  • Les catégories socioprofessionnelles
Tous ces critères ont permis d’enquêter 50 acteurs de ces quartiers. L’enquête s’est réalisée en novembre 2020.
L’enquête par questionnaire a été menée auprès de 50 acteurs répartis dans quatre zones de travail (Tableau n°1).
Tableau n°1 : Répartition des acteurs de la fabrication du savon ʺkabakrouʺ enquêtés
tableau1
Source : Enquêtes de terrain, novembre 2020

1.3. Méthode de traitement et d’analyse des données

Les informations recueillies à travers la recherche documentaire et les enquêtes sur le terrain ont subi un dépouillement manuel et informatique. Le logiciel Word a été utilisé pour la saisie de texte, le logiciel Excel  permet l’analyse des statistiques descriptives pour l’élaboration des tableaux croisés dynamiques, des graphiques et sphinx Millenium 14.5 pour le masque de saisie. Les données de l’enquête traitées sont traduites sous forme de carte. La réalisation de ces cartes s’est faite à l’aide des logiciels Arc View et Adobe Illustrator.

2. Résultats

Les résultats de cette étude portent sur les caractéristiques sociodémographiques des acteurs et différentes nuisances environnementales et sanitaires liées à la fabrication du savon « kabakrou » dans la zone de Korhogo.

2.1. Caractéristiques sociales de la population productrice de savon« kabakrou »

Eu égard à la nature de l’étude, il est important de pouvoir apprécier la composition des acteurs sociaux qui interviennent dans ce secteur de la fabrication artisanale du savon « kabakrou ».
2.1.1. Fabrication artisanale du savon« kabakrou » : une activité dominée par les femmes
La fabrication artisanale du savon ʺkabakrouʺ est une activité beaucoup dominée par les femmes (Graphique n°1).
Graphique n°1 : Répartition des acteurs de la fabrication du savon ʺkabakrouʺ par sexe
graphique1
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
L’analyse des données de l’enquête nous indique que le secteur de production artisanale du savon « kabakrou » est à 70% détenus par les femmes et 30% par les hommes. Bien que les hommes y participent, les femmes sont les principales actrices dans cette activité. Les hommes quant à eux, s’occupent du transport des produits (l’huile de palme, le bois).
2.1.2. Une population caractérisée par plusieurs niveaux d’instruction
Les acteurs de la fabrication du savon « kabakrou » enquêtés dans la zone d’étude se caractérisent par le niveau d’instruction. Cela se perçoit pat ce graphique n°2.
Graphique n°2 : Répartition des enquêtés selon le niveau d’instruction graphique2
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
L’analyse du graphique n°2 indique que la majorité des producteurs du savon « kabakrou » ont le niveau primaire (15), ce qui donne 30% des enquêtés. Ceux qui n’ont aucun niveau de scolarisation sont au nombre de 13 acteurs, soit 26% de l’échantillon. Parmi les acteurs de cette activité artisanale, 12 ont le niveau secondaire, ce qui correspond à 24% de l’ensemble. Ce faible niveau des acteurs peut être interprété par le fait que la formation dans ce domaine est un processus inachevé et se construit en assistant les plus expérimentées. Les résultats des entretiens montrent qu’elles ont appris auprès de leurs mères, de leurs sœurs et leurs amies.
2.1.3. L’âge, un facteur important dans la fabrication du savon ʺkabakrouʺ
Le tableau n°2 montre la répartition des acteurs de la fabrication du savon ʺkabakrouʺ selon l’âge. 
Tableau n°2 : Répartition des acteurs de la fabrication du savon ʺkabakrouʺ selon l’âgetableau2
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Il ressort du tableau n°2 que près de la moitié des acteurs interrogés à un âge qui varie entre 21 et 30 ans. Ceux-ci constituent 48,00 % de notre échantillon, soit 24 acteurs. Les enquêtés dont l’âge varie entre 31 et 40 ans constituent 32,00 % de l’échantillon d’ensemble, soit 16 personnes. On dénombre 14 acteurs qui ont un âge compris entre 10 et 20 ans. Il faut noter également que trois enquêtés ont un âge supérieur à 41 ans. Ces derniers représentent 6,00% de l’échantillon d’ensemble. La tranche d’âge dominante vise à l’émancipation financière afin de subvenir à une autonomisation de la femme.
2.1.4. Les raisons explicatives de l’engagement des acteurs dans la fabrication du savon ʺkabakrouʺ,
Les différentes raisons qui poussent les populations à pratiquer cette activité artisanale sont mises en évidence par la graphique n°3.
Graphique n°3 : Statut social des femmes productrices de savon artisanal « kabakrou »graphique3
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Le graphique indique que 65,44 % des acteurs exerçant dans ce secteur de fabrication artisanale de savon « kabakrou » souhaitent une indépendance financière vis-à-vis de l’époux, 24,56 % sont en situation d’inactivité. Tandis que 8,5 % ont perdu leur emploi et 1,33% d’entre elles sont veuves.
Au niveau du statut social des acteurs, sur l’échantillon des femmes interrogées, la majorité des femmes engagées dans la fabrication de savon « kabakrou » sont  des veuves dont l’époux est en situation d’inactivité ou le revenu de l’époux ne permet pas de couvrir toutes les charges familiales ou pour se construire une indépendance financière vis-à-vis de l’époux. Le graphique n°3 ci-dessus présente les proportions des femmes du secteur selon le statut social ou de conditions sociales.
2.1.4. Production artisanale de savon « kabakrou » : un levier de stabilité économique et sociale des ménages
L’analyse des données réalisés laissent comprendre que l’activité artisanale de fabrication du savon « kabakrou » reste toujours la principale source de travail rémunéré des acteurs. Si les montants ou les revenus qu’ils obtiennent restent inconnus eu égard aux refus de ceux-ci qui estiment que cela relève de leur secret professionnel, l’effort que consentent ces acteurs reste cependant important.
Ainsi, plus de 98% des acteurs interrogées déclarent avoir consacré leur revenu aux dépenses du ménage, en termes de santé, d’alimentation, d’éducation des enfants et des dépenses vestimentaires, etc.
En effet, face au manque criard d’emploi et son corollaire la paupérisation, les populations se sont tournées vers la fabrication du kabakrou, en vue d’assurer les frais d’écolage, les fournitures, l’habillement, l’hébergement, la nourriture de leurs enfants. Ils s’adonnent à cette activité, parce qu’elle leur rapporte des revenus mensuels qui leur permettent de faire face aux besoins sus-énumérés. Cela confirme le fait que l’activité de fabrication de savon artisanal « kabakrou » est un facteur de contribution à leur développement. L’autonomie croissante des personnes qui accompagne le progrès de cette fabrication fait que nous assistons avec elle, à la naissance d’un nouveau type d’organisation sociale qui fait particulièrement appel aux relations d’intérêts. Ce dynamisme économique ou changement social est la conséquence directe de l’épanouissement des individus et de l’amélioration de leur habitat.
Au quartier Cocody où l’activité est très développée, le revenu que les femmes tirent de cette activité leur a permis de construire leur habitat de type moderne. Comme évidence, l’enquête du terrain a permis d’identifier les  productrices artisanales de savon kabakrou qui ont déclaré avoir construit des maisons.
L’on retient que la fabrication artisanale de fabrication du savon « kabakrou » est une activité économique très importante dans la quasi-totalité des familles productrices. Mais cette dynamique économique et sociale du « kabakrou » est entravée par des situations d’inconfort.

2.2. Production artisanale de savon « kabakrou » : facteur de dégradation environnementale

Les fabriques du savon ʺkabakrouʺ dans la ville de Korhogo produisent plusieurs déchets qui ne sont pas bien gérés. Ces unités produisent des déchets lors du processus de fabrication de savon, de la manipulation des matériaux jusqu’à la modélisation du savon « kabakrou ».  La mauvaise gestion des déchets produits à savoir les eaux usées, particules de soude caustique et les pertes d’huiles par les fabriques (voir planche 1).
Planche n°1 : Dégradation de l’environnement du à la fabrication du savon« kabakrou »
 A : lieu de fabrication et huile usée                       B : Lieu de fabrication et eau usée
planche1Source: S. Soro S. 2020
Les fabriques de savon « kabakrou » à Korhogo sont dans un état de dégradation avancée. Ces rejets des unités constituent une insalubrité notoire qui précarité et dégrade l’environnement. L’état des domiciles qui abritent les fabriques est déplorable. Elles provoquent des conséquences sur l’environnement.
Dans la ville de Korhogo, les acteurs de savon « kabakrou » exercent cette activité dans divers endroits. Cependant, les abords de rue et les domiciles ont battu le record des installations (Graphique n°4).
Graphique n°4 : Typologie des zones de fabriques à Korhogographique4
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Les domiciles (44%) (Photo n°1) et les bordures de rues (44%) constituent les principaux endroits utilisés par les acteurs pour la fabrication artisanale du savon « kabakrou ». Ceux qui ont recours aux terrains nus pour leur activité sont au nombre de 6, soit 12% des enquêtés. Ces différents endroits utilisés pour la fabrication du savon sont confrontés à une dégradation déplorable. A Korhogo, la production à domicile et en bordure de rue est un privilège pour les acteurs. Cette situation s’explique par le fait que les zones de fabriques sont encore plus visibles et accessibles. Quant à l’utilisation des terrains nus, cette situation pose souvent des problèmes de visibilité et d’accès des engins pour l’acheminement des matériaux car les rues menant généralement vers les terrains nus abritant ces fabriques sont le plus souvent dans un état de dégradation avancée.
Photo n°1: Fabrication de savon« kabakrou »  sans protection véritable  au quartier Doclovogo

photo1

Source : Enquête de terrain SORO, 2020
2.2.1. État déplorable des zones de fabriques à domiciles
Les zones de fabrique du savon « kabakrou » à Korhogo sont en générale dans un état de dégradation avancée. L’état des domiciles qui abritent les fabriques est déplorable. En plus de l’encombrement lié aux matériaux et matériels de production, ces zones abritent d’autres activités en l’occurrence la production de boisson traditionnelle ‘’Tchapalo’’ faite à base de maïs. Sa production demande aussi des efforts et un espace considérable non seulement pour garder les matériaux mais également pour recevoir les clients. Les mêmes zones de fabriques se voient aussi utilisées pour la fabrication de savon noir.
2.2.2. Gestion inappropriée des déchets solides issus de la fabrication du savon « kabakrou » dans la ville
Le tableau n°3 présente les différents modes d’évacuation ou d’élimination des ordures des zones de fabriques enquêtées dans la ville de Korhogo.
Tableau n°3 : Modes d’évacuation des ordures des zones de fabriques de savon artisanal « kabakrou » dans la ville de Korhogotableau3
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Sur les quatre zones de fabriques enquêtées, 50% de l’ensemble déversent les ordures générées de leurs activités de fabrication de savon artisanal « kabakrou » dans les caniveaux ou dans la nature. Une seule des fabriques soit 25% évacue ces ordures aux postes de groupage via des pré-collecteurs particuliers. La seule fabrique située en zone industrielle soit 25% de l’ensemble incinère ses ordures. L’analyse de ce tableau montre que dans les quartiers à habitat évolutif, notamment les quartiers Soba/Doclovogo et Cocody, les fabricants jettent les ordures dans les caniveaux tandis que la seule zone de fabrique appartenant à un quartier résidentiel situé en périphérie à recours à des pré-collecteurs privés.
2.2.3. La fumée issus de la fabrication du savon « kabakrou », risque de pollution de l’air
La fumée représente le polluant atmosphérique le plus commun. Dans leur activité, les acteurs utilisent des combustibles pour la fabrication du savon « kabakrou ». La fumée qui se dégage de cette action pollue l’air. La technique utilisée pour la combustion de l’huile de palme dans cette fabrique jusqu’à ce qu’elle devienne blanche pollue l’air. Elle est faite à ciel ouvert et dégage de la chaleur, de la fumée et des odeurs suffocantes. Cette pratique pourrait causer des désagréments pour la santé des acteurs. La fumée ne provient pas uniquement de la fabrique, elle a aussi pour origine l’incinération des déchets issus des activités menées par les acteurs de la fabrication du savon « kabakrou ».

2.3. Production artisanale de savon « kabakrou », risque de nuisances sanitaires

2.3.1. Perception des acteurs sur l’impact de la production artisanale de savon « kabakrou » sur leur santé
La perception concernant l’impact de la production artisanale de savon « kabakrou » sur la santé des populations est mise en évidence par la Graphique n°5.
Graphique n°5 : Répartition des acteurs enquêtés selon la perception de l’impact de la fabrication du savon « kabakrou » sur la santé de la populationgraphique5
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Le graphique n°5 indique que la majorité des productrices ont un problème de santé (80,64%). Il ressort que plus de 80% des répondants affirment avoir un problème de santé lié à la pratique de cette activité pendant que 16,12% des répondants affirment le contraire. Ces chiffrent traduisent la gravité des risques liées à la production artisanale de savon dans la ville de Korhogo. En effet, environ 19% des acteurs ignorent les risques de cette activité lorsqu’elle se pratique sans un respect rigoureux des normes de protection individuelle et collective. De plus, l’ignorance totale des risques de cette activité plonge de plus en plus ces acteurs vers la catastrophe. Les causes varient d’un acteur à un autre comme l’indique la Graphique n°6.
Graphique n°6 : Répartition des causes des problèmes de santégraphique6
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Les principales causes des maladies selon les acteurs sont le contact avec l’acide (56%) et le contact avec le feu (34,00%). L’odeur du savon est l’origine des maladies chez cinq acteurs, ce qui correspond à 10% des acteurs. Plusieurs facteurs affectent négativement l’activité des femmes. L’odeur du savon, le contact avec l’acide et le contact ou l’exposition au feu constituent les principales causes de problèmes des acteurs de savon artisanal à Korhogo.
2.3.2. Le blanchiment de l’huile, source d’exposition à la chaleur
Les acteurs ont besoin de grands feux pour blanchir l’huile de palme avant la fabrication du savon (Photo n°2).
Photo n°2 : Le blanchissement d’huile rouge

photo2

Source : Enquête de terrain SORO, 2020
L’exposition des femmes au feu constitue des nuisances sanitaires auxquelles elles sont confrontées. Le graphique n°7 met en exergue quelques nuisances dont font face les acteurs de la fabrication du savon « kabakrou ».
Graphique n°7 : Nuisances sanitaires déclarées par les acteursgraphique7
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Sur un effectif de 50 acteurs interrogés, 50% admettent des symptômes d’épuisement. Cet épuisement lié dans un premiers temps à la combustion de l’huile de palme se manifeste le plus souvent par une forte transpiration et pouls faible. Par ailleurs, 33% affirment ressentir des rongeurs et douleur caractérisées principalement par des céphalées. Aussi, 22% des  acteurs ont des symptômes de coup de chaleur se traduisant par des nausées fortes, peau sèche et chaude, des vomissements dû à l’action du feu. 7% des acteurs ont des crampes de chaleur et en majorité des adultes. Si ces acteurs ne sont pas encore conscients du grand danger encours via leur activité, c’est peut-être que nonobstant ces symptômes, aucun décès n’est encore survenu liée à la combustion de l’huile de palme dans la ville de Korhogo. L’enjeu principal est la production des boules afin de tirer un profit économique.
2.3.3. La manipulation de la soude caustique par les acteurs, un danger pour la santé
La soude caustique est un ingrédient fondamental pour faire du savon artisanal. Elle ressemble à la farine, au sucre et au sel, mais extrêmement dangereux (Planche n°2).
Planche n°2 : Présentation de la soude caustique
planche2
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Toute manipulation de soude nécessite la plus grande prudence car la préparation de la soude émet des vapeurs nocives. Elle provoque des éclaboussures par ébullition, de la mousse et dégage de la vapeur dangereuse à la respiration et aux yeux. Cette soude est contenue dans des sacs de 25 kilogrammes à l’état solide sous forme de poudre (Photo n°4). Elle est diluée dans de l’eau pour obtenir une dissolution aqueuse homogène. Cette solution est ensuite exposée pendant trois jours (72 heures) pour atténuer ses composantes acides et sa réaction exothermiques à un niveau de température manipulable. Lorsque la soude caustique pour savon entre en contact avec la peau, elle peut provoquer une brûlure.
Photo n°4 : La dissolution de la soude caustique dans de l’eau
photo4
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
2.3.4. Les pathologies fréquentes déclarées par les acteurs de la fabrication du savon
Les principales pathologies déclarées par les acteurs de la fabrication traditionnelle du savon ʺkabakrouʺ sont mises en évidence par letableau n°8.
Tableau n°8 : Les principales pathologies déclarées par les acteurs
tableau8
Source : Enquête de terrain SORO, 2020
Les principales pathologies rencontrées par les acteurs sont le paludisme (44%), les céphalées (37%), le rhume (33%), les brulures corporelles (31%), les vertiges (23%), les conjonctivites (9%) et l’ulcère (4%). Nous convenons avec B.K. Yao (2018, p.2), que les acteurs de savon « kabakrou » travaillent sans véritables tenues de protection. Ils ressentent des brulures et des picotements, au niveau du corps et des yeux, provoqués par la toxicité des intrants, sans compter les mauvaises odeurs L'infection des maladies de la fièvre, IRA et les boutons sur la peau est relativement élevée et s'égale parce que ses maladies sont principalement provoquées par la pollution de l'environnement. Les mauvaises odeurs des déchets, la pollution des eaux et de l'air aux alentours des unités de production et même des domiciles sont à l'origine. Les boutons sur le corps sont dus à l'eau pollués que la population utilise pour se laver.

3. Discussion

Cette étude montre que cette activité est dominée par les femmes à 70% contre 30% pour les hommes. Ces femmes participent en vue de leur émancipation financière et leur autonomisation.  La majeure partie de ces femmes qui exercent cette activité ont un niveau primaire. Cette activité n’est pas sans conséquence sur la santé des femmes. C’est fidèle à cet esprit que G.E. Gogoua (p.30; 2018) fait une nette comparaison avec les productrices du beurre de karité dans la ville de Korhogo plus précisément au quartier Natiokobadara. Le niveau d’instruction des actrices du beurre de karité montrent que respectivement 60% des jeunes filles, 70% des adultes et 90% des vieilles étaient illettrées. Cette fabrication du beurre de karité est sous forme archaïque de production. Toujours dans le même sens, il montre que les productrices du beurre de karité sont exposées aux maladies respiratoires et ophtalmiques. Les douleurs thoraciques, la toux et l’asthme constituent des maladies respiratoires qui sont dues à la fumée que les femmes inhalent.
Les domiciles (44%) et les bordures de rues (44%) constituent les principaux endroits utilisés par les acteurs pour la fabrication artisanale du savon « kabakrou ». L’utilisation des domiciles pour une telle activité évite des dépenses complémentaires, notamment les frais de location de terrain et des aménagements afférents ainsi que les taxes municipales. Par ailleurs, la fabrication de savon « kabakrou » a colonisé d’autres espaces, généralement dans les environnants immédiats du domicile des propriétaires. Le choix de ces espaces repose sur l’accès facile à l’atelier et l’eau pour la fabrication du savon. Les différents endroits convoités par les acteurs pour la fabrication traditionnelle du savon ʺkabakrouʺ connaissent une dégradation avancée due à la mauvaise gestion des eaux usées et déchets solides issus de l’activité. Cette situation contribue à l’enlaidissement du paysage des quartiers. Cette précarisation des domiciles et des quartiers a été observée par K. D. Brenoum et al., (2019, p.182) à Divo. Pour ces auteurs, l’inadaptation des sites de production de ʺkabakrouʺ ajoutée aux conditions difficiles de travail, met les quartiers dans un désordre de précarité avancée, de pollution avérée et les expose à des incendies accidentels. L’état des domiciles qui abritent les fabriques est déplorable. Toujours selon ces auteurs, les quartiers abritant les fabriques sont confrontés à la mauvaise gestion des déchets produits (eaux usées, particules de soude caustique et pertes d’huile). Ces rejets des unités constituent une insalubrité qui précarise et dégrade les domiciles.
En plus des conséquences environnementales, les acteurs sont confrontés à un certain nombre de risques sanitaires. Les principales causes des maladies selon les acteurs sont le contact avec l’acide et le feu. Ces contacts sont liés à la manipulation de la soude caustique et au blanchiment de l’huile. Ces résultats sont similaires à ceux obtenus par N. Ouattara et M. Fofana (2019, p. 18).   Pour 48% des femmes, la cause de leur problème de santé est le contact régulier avec les produits chimiques utilisés dans la fabrication artisanale du savon« kabakrou ». De l’avis de 35% de femmes, la cause de leur problème de santé est due au contact régulier avec la combustion du bois de feux pour la cuisson du produit. 16% des femmes estiment que ce sont les odeurs de savons « kabakrou » qui est à la base de leur problème de santé. En réalité, le contact avec le feu et les produits chimiques utilisés dans la production artisanale du savon « kabakrou », le nombre de femmes productrices demandeurs de soin de santé augmente avec le temps. Selon K. D. Brenoum et al. (2019, p. 187), à Divo, la soude caustique est facilement accessible aux enfants car il est stocké, manipulé et exposé à domicile et autres ateliers pendant des jours. Or la majorité des femmes qui y travaillent viennent avec leurs enfants. Les mères étant occupées par les travaux, les enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes et exposés au contact de ce produit comparable à la farine, au sucre et au sel, mais extrêmement dangereux. Aussi, la solution de la soude caustique est-elle semblable à la bouillie de mil. C’est pourquoi les accidents dus à la soude caustique sont multiples et tous les acteurs sans exception d’âge peuvent les subir. Il faut souligner le fait que cette activité se pratique dans les quartiers à proximité des habitations et même dans des domiciles, les risques sanitaires sont évidents.
Toute manipulation de soude doit se faire avec la plus grande prudence, dans un endroit aéré car la soude émet des vapeurs nocives (de préférence en extérieur). Il est indispensable de penser à sa sécurité mais aussi à celle de son entourage, qu'il s'agisse de ses proches, de ses voisins, de ses animaux de compagnie mais aussi de la flore et de la faune environnantes.

Conclusion

En somme, cette étude fait une analyse spécifique de la problématique des enjeux du genre face aux risques sanitaires et les préoccupations environnementales dans la fabrication du savon  « kabakrou ». La fabrication artisanale du savon « kabakrou » est une activité génératrice de revenus dont les femmes sont les plus impliquées dans ce secteur  dans la ville de Korhogo.
La fabrication artisanale du savon à Korhogo est généralement pratiquée dans les domiciles, les rues et sur des terrains nus. Ces différents endroits subissent une dégradation très avancée qui se manifeste par l’occupation anarchique des voies, la mauvaise gestion des déchets issus de l’activité. Elle menace de façon récurrente la santé des acteurs et leur environnement par le contact avec le feu et les produits chimiques utilisés lors de la production. Les résultats de cette étude ont montré que l’activité artisanale de fabrication de ce savon connaît un réel dynamisme. Cette activité à travers les revenus substantiels permet l’amélioration des conditions de vie des productrices, la cohésion sociale et la perpétuation socio familiale. Toutefois, le contact des femmes avec le feu, l’utilisation des produits chimiques ne sont pas sans conséquences sur l’environnement et la santé des acteurs.

Références bibliographiques

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BRENOUM Kouakou David, FROUMAN Ouattara Bourahima, DIBY Kouakou Martin, ATTA Koffi Lazare, 2019, Fabrication de « Kabakourou » et risques sanitaires à Divo (Sud de la Côte d’Ivoire), Ouvrage collectif, Collection Sciences Humaines, Éditions universitaires de Côte d’Ivoire, pp. 172-190.
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Pour citer cet article


Référence électronique
GOGOUA Gbamain Éric, COULIBALY Moussa et SORO Seydou, RISQUES SANITAIRES ET ENVIRONNEMENTAUX LIES A LA FABRICATION DU SAVON « KABAKROU » DANS LA VILLE DE KORHOGO (NORD DE LA COTE D’IVOIRE) , Revue Espace, Territoires, Sociétés et Santé ,[En ligne] 2021, mis en ligne le , consulté le 2021-12-06 09:52:30, URL: https://retssa-ci.com/index.php?page=detail&k=192