2021/Vol.4-N°7: Mutations environnementales et risques sanitaires en Afrique
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ANALYSE DE LA CONSOMMATION DE LA VIANDE DE BROUSSE DANS LES MENAGES DE LA COMMUNE DE POKOLA (CONGO) PENDANT LA PREMIERE VAGUE DE PANDEMIE A COVID-19
ANALYSIS OF THE CONSUMPTION OF BUSHMEAT IN HOUSEHOLDS OF THE COMMUNE OF POKOLA (CONGO) DURING THE FIRST WAVE OF THE COVID-19 PANDEMIC

MIALOUNDAMA BAKOUETILA Gilles Freddy
Enseignant-Chercheur, Maître-Assistant CAMES
Laboratoire d’Economie et Sociologie Rurales, Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et de de Foresterie,
Université Marien NGOUABI, Congo
gmialoundama2016@gmail.com

NTOUMBOU MABOUNDOU Phons Louis
Assistant de recherche
WCS Programme,
Congo.
pntoumbou@gmail.com

LOUBELO Aubry Babain
Attaché de recherche
Institut National de Recherche en Sciences Exactes et Naturelles (IRSEN),
Ministère de la Recherche Scientifique et Technologique, Congo.
aubrybabainloubelo@gmail.com

BITSOUMANOU NKOUNKOU Junior
Chargé de suivi-évaluation des projets et programmes
Représentation en République du Congo
Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
junior.bitsoumanou@fao.org

SAMBA NSAYI Freddie Ephrem
Assistant de recherche
Laboratoire d’Economie et Sociologie Rurales, Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et de de Foresterie
Université Marien NGOUABI, Congo
ephremsamba@gmail.com

MISSENGUE Scherell Ségolen Lutterah
Assistant de recherche
Laboratoire d’Economie et Sociologie Rurales, Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et de de Foresterie,
Université Marien NGOUABI, Congo.
missenguescherell@gmail.com


Résumés



Entrée d'Index


Mots clés: consommation | viande de brousse | ménage | COVID-19 | Pokola | Congo |

Keys words: consumption | bushmeat | household | COVID-19 | Pokola | Congo |


Texte intégral




Introduction

La chasse constitue aujourd’hui l’une des principales menaces qui pèse sur la faune sauvage d’Afrique hormis l’exploitation forestière, l’extraction du bois et l’agriculture (D.P. Mallon et al., 2015, p.63-65). De ce fait, elle emploie des pratiques non durables découlant d’une amélioration de la technologie (fusils de chasse, moteurs hors-bord, lampes de poche) occasionnant ainsi la perte de nombreuses espèces sauvages (R. Nasi et al., 2008, p.26). En Afrique Centrale et de l’Ouest, plus de 177 espèces sauvages sont chassées chaque année (D.P. Mallon et al., 2015, p.67). Le prélèvement des ressources fauniques offre un meilleur rendement pour l’effort investi aux populations rurales sans accès aux capitaux, à la terre ou au bétail (R. Nasi et al., 2008, p.14). Une étude réalisée à Brazzaville au Congo par R.A. Mbété et al., (2011, p.210) montre que le commerce de la viande de brousse est une activité principale pour les acteurs impliqués dans cette filière, il génère un revenu mensuel estimé à deux cent dix milles quatre cent vingt-huit franc CFA, soit quatre cent vingt dollars américain (210 428 FCFA, soit 420 USD). Le commerce de la viande de brousse constitue une véritable source de revenus pour les habitants des zones forestières et leurs revenus sont plus élevés que le salaire local moyen (Anonyme, 2017, p.28).
 
La consommation de la viande de brousse est ancrée dans les habitudes alimentaires des populations d’Afrique Centrale. Les travaux menés par D.S. Wilkie et J.F. Carpenter (1999, p. 932) et J. Fa et al., (2002, p.235) montrent une croissance significative de la consommation de la viande de brousse dont l’estimation varie entre 1 million de tonnes et 5 millions de tonnes, avec un taux d’exploitation annuelle approximatif de 23 à 897 Kg/Km2/an (R. Nasi et al., 2008, p. 235). Plusieurs raisons peuvent expliquer cette croissance de consommation de la viande de brousse, notamment la forte croissance démographique rurale et urbaine occasionnant ainsi une demande élevée en protéines animales. N. Van Vliet et al., (2011, p.127) estiment que la viande de brousse offre un apport calorique important aux communautés rurales et leur procure des protéines et des lipides essentiels.
Depuis décembre 2019, le monde est touché par la pandémie à Coronavirus (Covid-19). Cette pandémie a été identifiée pour la première fois en Chine dans la province de Hubei dans la ville de Wuhan (HLPE, 2020, p.1). Elle s’est propagée à une vitesse inexplicable atteignant presque tous les pays du monde avec des conséquences socioéconomiques très désastreuses (IFRC, 2020, p.3). Les sources épidémiologiques indiquent que le pangolin et la chauve-souris sont des agents vecteurs de la Covid-19 (G. Volpato et al., 2020, p.3 ; T. Zhang et al., 2020, p.1346). La médiatisation sur les agents vecteurs de la Covid-19 par la presse internationale au début de la pandémie a attiré l’attention sur les potentiels risques sanitaires que représentent les animaux sauvages en général et particulièrement le pangolin.
 
En République du Congo, les mesures prises pour restreindre l’exposition et la contamination de ce virus ainsi que le relais médiatique de la presse locale sur les agents vecteurs de la Covid-19 ont eu une incidence sur la consommation globale de la viande de brousse dans la ville de Brazzaville, se traduisant par la baisse du chiffre d’affaire des commerçants (G.F. Mialoundama Bakouétila et al., 2020, p.58). De plus, la fermeture des frontières et la régulation des marchés domaniaux en limitant le nombre de jours de vente ont eu des répercussions sur les systèmes d’approvisionnement alimentaires au Congo (J. Bitsoumanou Nkounkou et G. Martin, 2020, p.6). Le confinement général de la population a pris effet le 31 mars 2020 et a duré 46 jours.
Les difficultés d’approvisionnement en aliments importés seraient davantage plus importantes dans les communautés rurales et urbaines éloignées des villes de Pointe-Noire et de Brazzaville. Dans ce contexte de fermeture des frontières, de régulation des marchés, du ralentissement de l’activité économique nationale ainsi que de la médiatisation des agents vecteurs à l’origine de la pandémie à Covid-19, comment la consommation de la viande de brousse dans les communautés forestières a-t-elle évolué pendant cette première vague de pandémie ?
La présente étude a été réalisée dans la communauté urbaine de Pokola, située en zone forestière dans le département de la Sangha au nord de la République du Congo. Elle vise à analyser la consommation de la viande de brousse dans les ménages de Pokola dans le contexte de la fermeture des frontières pendant la première vague de la pandémie à coronavirus (Covid-19).

1. Méthodologie

1.1. Localisation et présentation de la zone d’étude

L’étude s’est déroulée pendant les mois d’août et d’octobre 2020, dans la commune de Pokola (Carte n°1), située dans le département de la Sangha. Cette commune fait partie intégrante de la Série de Développement Communautaire (SDC) de l’Unité Forestière d’Aménagement (UFA) de Pokola, concédée à la Congolaise Industrielle des Bois, filiale du groupe international Singapourien Olam (CIB-Olam). La végétation de l’UFA Pokola est essentiellement constituée de forêts denses, claires, à Marantacées, mixte à terre ferme et monodominante à Limbali ainsi que de la forêt marécageuse. L’UFA Pokola possède une faune très diversifiée, avec plus d’une soixantaine d’espèces de mammifères, environs quatre cent oiseaux et des reptiles (Anonyme, 2007 ; p.35). Parmi ces espèces fauniques, on compte des espèces protégées par la législation congolaise, notamment les éléphants de forêts, les gorilles, les chimpanzés, etc.
La viande de brousse est, avec le poisson d’eau douce, les deux sources de protéines essentielles pour les communautés villageoises et semi-nomades comme pour les employés de la CIB. La chasse est pratiquée pour l’autoconsommation ou le commerce et fournit aux différentes communautés une part importante des protéines animales nécessaires à leur subsistance dans des régions où l’élevage demeure embryonnaire (Anonyme, 2007 ; p.61).
Carte n°1 : Localisation de la commune de PokolaMialoudma
Source : Enquête de terrain, 2020

1.2. Collecte des données

Les données secondaires ont fait l’objet d’une recherche et exploitation de divers documents (articles, ouvrages, rapports, thèses et mémoires) portant sur la viande de brousse, l’UFA Pokola et la Covid-19.
La collecte des données primaires a été précédée par un échantillonnage. La population de la zone de développement communautaire de Pokola est de 13485 habitants dont 50,23 % des femmes et 49,77 % d’hommes (Anonyme, 2018, p.32), la taille moyenne des ménages est de 5 personnes dans la Sangha (Anonyme, 2011, p.26), soit près de 2697 ménages répartis sur les cinq quartiers (Petè, Bondzoukou, Centre, Mevelec, Stpol) de la commune de Pokola. Un échantillon non probabiliste de 450 ménages, correspondant à un taux de sondage de 17 %, a été constitué en considérant trois critères d’inclusion : être membre d’un ménage vivant dans l’un des quartiers de la commune de Pokola, avoir un âge supérieur à 18 ans avec une préférence pour l’épouse du chef de ménage, et être disponible à participer à l’enquête. Les enquêtés réticents à l’enquête ont été automatiquement écartés.
La collecte des données primaires s’est faite sur la base d’un questionnaire destiné aux ménages. En outre, les entretiens semi-directifs, les observations directes et les discussions libres ont été utilisés comme principales techniques de collecte. Elles ont permis de connaître le profil des ménages mais aussi d’analyser la consommation de la viande de brousse pendant la période de fermeture de frontière lors de la crise sanitaire à Covid-19.

1.3. Traitement et analyse des données

Les données issues des questionnaires d’enquête ont été saisies sous le logiciel Excel, puis traitées afin de réduire au maximum le risque d’erreur de saisies et d’éliminer les valeurs aberrantes. L’analyse statistique des données a été faite à l’aide du logiciel Sphinx V5. Elle a porté sur les statistiques descriptives complétées par le test de Khi-deux, qui a été considéré significatif au seuil de α = 0,05.
Les données issues des entretiens semi-directifs, des observations directes, des discussions libres et les données secondaires ont été transcrites ou saisies sous le logiciel Word. Après traitement, elles ont fait l’objet d’une analyse de contenu.

2. Résultats

2.1.Caractéristiques sociodémographiques des répondants

L’étude a concerné 83 % des femmes et 17 % des hommes de la commune de Pokola (P < 0,05). Il ressort que plus de la moitié des répondants (55 %) sont jeunes, avec un âge de moins de 36 ans et 45 % des répondants sont des adultes. La majorité des ménages (75 %) comprend des parents qui vivent en couple, avec une prédominance de ceux vivant en union libre, soit 65 % (P < 0,05). Les célibataires représentent la deuxième catégorie des répondants la plus représentée, soit 19 %. La proportion de 93 % des répondants est scolarisée. Près de 65 % des répondants ont un niveau d’instruction secondaire. La proportion de 46 % des répondants vit dans des ménages de moins de 5 personnes (P < 0,05). Les répondants vivants dans les ménages dont la taille est comprise entre 5 et 7 personnes, représentent 32 % des enquêtées. Les répondants appartiennent à différentes catégories socioprofessionnelles, dont les plus impliqués sont les commerçants, les travailleurs de la société forestière CIB-Olam et les agriculteurs (Tableau n° 1). Les résultats du test de khi-deux confirment l’existence des différences très significatives entre les modalités de réponses des différentes variables sociodémographiques étudiées, car la valeur calculée de la probabilité est largement supérieure au seuil de signification de 0,05.
Tableau n°1 : Caractéristique sociodémographique des répondantsMialoudna
Source : Enquête de terrain, 2020

2.2. L’approvisionnement en viande de brousse par les ménages de Pokola

Le principal mode d’acquisition de la viande de brousse (VDB) dans la commune de Pokola est l’achat (98 %). Les ménages s’approvisionnent préférentiellement chez les détaillants, soit 87 % (P<0,05). Toutefois, 11 % des répondants affirment s’approvisionner en viande de brousse aussi bien auprès des détaillants qu’auprès des chasseurs. Ces derniers approvisionnent régulièrement les commerçants impliqués dans la filière viande de brousse. Des différences significatives en termes de principaux fournisseurs de viande de brousse sont confirmées par le test de Khi-deux, car la valeur de la probabilité calculée reste largement supérieure à 0,05. Depuis la déclaration du premier cas de la Covid-19 et durant le confinement général de la population, les chasseurs exerçaient régulièrement leurs activités dans les forêts périphériques de la commune de Pokola, situées au sein de la Série de Développement Communautaire (SDC) de l’Unité Forestière d’Aménagement (UFA) de Pokola. Les mesures pour endiguer la propagation de la Covid-19 avaient entrainé entre autres la fermeture des restaurants, ce qui contraint les clients, à s’approvisionner directement au marché pour une consommation de la viande de brousse au sein du ménage.
L’analyse des résultats montre que la majorité des ménages (87 %) s’approvisionne directement au marché principal (P < 0,05). Cependant, 11 % des ménages profitent de leur capital social ou réseau relationnel avec les chasseurs pour se faire directement livrer la viande de brousse à domicile (Tableau n°2). C’est également la voie par excellence pour la vente des espèces intégralement protégées par la loi congolaise. Les ménages qui s’approvisionnent directement à la gare routière de Pokola pendant la première vague de pandémie en générale et plus particulièrement lors du confinement général de la population, ne représentaient que 2 %. Les écarts observés en termes de lieux d’approvisionnement en viande de brousse sont très significatifs d’après le test de Khi-deux.
Tableau n°2 : Lieux d’approvisionnement et principaux fournisseurs de VDBMialoudna
Source : Enquête de terrain, 2020

2.3. La consommation de la viande de brousse pendant la première vague de la pandémie à Covid-19

L’ensemble des ménages enquêtés affirme avoir déjà consommé la viande de brousse (VDB). Cependant 95 % des répondants affirment en consommer régulièrement (P < 0,05) ; c’est l’une des principales sources de protéines des populations de la commune de Pokola. Toutefois, 5 % des ménages affirment ne pas consommer régulièrement la viande de brousse, ils sont plus attirés par d’autres sources de protéines (poissons, poulets, cuisses de dinde, pieds de porc congelés importés du Cameroun et transportés par camion frigorifique). Le test de khi-deux confirme l’existence des différences très significatives  entre ces deux catégories de consommateurs (P<0,05).
Plusieurs raisons expliquent la consommation régulière de la viande de brousse dans la commune de Pokola. Le principal déterminant de la consommation de la viande de brousse est l’habitude alimentaire (59 %), ceci est confirmé par les résultats du test de khi-deux (P < 0,05). Les habitudes alimentaires acquises lors de la socialisation ont tendance à fortement influencer la consommation de la VDB. La viande de brousse reste donc l’une des sources de protéines les plus prisées des populations dont la plupart appartient aux groupes ethniques Bakouélé, Djem, etc., qui est originaire du département de la Sangha situé dans la grande zone forestière du Nord Congo.
Le faible prix d’achat de la viande de brousse par rapport aux autres sources de protéines (poulet, viande de bœuf, porc, poisson, etc.), explique également sa forte consommation. Près de 20 % des répondants justifient leur consommation régulière par cette raison. Les modes de vente (tas, partie, entier ; viandes boucanés et fraîches) et la structure des prix (250 FCFA, 500 FCFA, etc.) pratiqués par les commerçants sont des facteurs incitatifs à la consommation de cette denrée alimentaire par les ménages (Photos n° 1 à 4). Compte tenu des difficultés financières occasionnées par l’arrêt des activités pendant la période de confinement de la population, les ménages préféraient acheter la viande de brousse par tas de 250 à 500 FCFA. La viande vendue en entier, coûte plus cher d’après les répondants. A titre d’exemple l’Atherure africain (porc-épic) coûte entre 3500 et 6000 FCFA l’unité, le prix de vente d’un pangolin varie entre 3500 et 10 000 FCFA.
Photo n°1 : Tas de la viande boucanée de Hocheur (Singe)
Photo n°2 : Tas de la viande fraîche de Céphalophe de peters (Antilope)
Source : Prise de vue , NTOUMBOU MABOUNDOU, 2020
Photo n°3 : Viande de brousse entière boucanée d’Atherure africain (Porc-épic)
Photo n°4 : Viande de brousse fraîche de Pangolin à écailles
Source : Prise de vue, NTOUMBOU MABOUNDOU, 2020
Le goût entre également en ligne de compte dans la consommation de la viande de brousse. En effet, elle reste très appréciée par plusieurs ménages pour son bon goût ou ses qualités organoleptiques ; c’est un aliment bio, sans produit chimique affirment certains consommateurs. Le goût représente le troisième déterminant de la consommation de la viande de brousse dans la commune de Pokola, soit 17 % (Tableau n°3).
La disponibilité de la viande de brousse sur le marché par rapport aux autres sources de protéines justifie également son taux de consommation élevé. Dans la commune de Pokola et les localités environnantes, l’élevage est encore à l’étape embryonnaire et se limite au petit élevage familial de volailles, d’ovins et caprins. Par conséquent, les produits d’origine animale, en l’occurrence la viande commercialisée dans la commune de Pokola sont généralement importés du Cameroun, à près de 1500 km. La fermeture des frontières et le confinement de la population pendant la première vague de la pandémie à Covid-19 ont perturbé les circuits d’approvisionnement en produits carnés.
Tableau n°3 : Répartition des ménages selon la consommation régulière de la VDB et ses déterminants
Source : Enquête de terrain, 2020
Dans la commune de Pokola, plusieurs espèces de viande de brousse sont consommées. L’indice pondéré des cinq espèces les plus consommées par ménage montre que les Céphalophes représentent le groupe d’espèces de viande de brousse le plus consommé (51 %) avec une prédominance pour le céphalophe bleu (25 %) et le céphalophe de peters (22 %). Le potamochère, l’atherure africain et le Hocheur sont également des espèces les plus consommées, respectivement à hauteur des indices pondérés de 15 %, 13 % et 11 % (Tableau n°4). Globalement, les artiodactyles représentent l’ordre des espèces de VDB les plus consommées (69 %), suivi de l’ordre des rongeurs (13 %) et des primates (11 %).
L’enquête a mis en exergue la consommation des espèces intégralement protégées par la loi congolaise (arrêté n°6075 du 9 avril 2011 déterminant les espèces animales intégralement et partiellement protégées). Il s’agit principalement du crocodile nain, du pangolin et du chevrotain aquatique, représentant un indice pondéré de fréquence de consommation de 7 %. Les autres espèces de viande de brousse consommées sont partiellement protégées. Dans la commune de Pokola, ces espèces sont consommées aussi bien en période d’ouverture que de fermeture de chasse.
Tableau n°4 : Principales espèces consommées par les ménages à Pokola
Source : Enquête de terrain, 2020

2.4. La perception des répondants sur l’évolution de la consommation de la viande de brousse pendant la première vague de la pandémie à Covid-19

Tous les répondants à cette enquête ont affirmé avoir consommé la viande de brousse pendant la période de confinement et déconfinement de la première vague de la crise sanitaire à Covid-19. Plus de la moitié (61 %) des ménages enquêtés affirment consommer la viande de brousse à une fréquence minimale de deux à trois fois par semaine. Cependant pour 39 % des ménages, la fréquence de consommation en viande de brousse oscille entre quatre et sept fois par semaine ; ce qui expose ces ménages à des risques de gouttes. Les résultats montrent que la pandémie à Covid-19 ainsi que la médiatisation de son origine n’ont pas eu un impact conséquent sur la consommation de la viande de brousse dans la commune de Pokola. En effet, 70 % des répondants affirment que la Covid-19 n’a pas affecté la consommation de la viande de brousse, elle est restée stable (P < 0,05). Cependant, 26 % des répondants pensent le contraire ; la Covid-19 elle a entrainé la hausse de la consommation en VDB (Graphique n°1). Cela s’explique par les mesures sanitaires de ripostes prises pour contrer la propagation de la Covid-19, notamment la fermeture des frontières, la régulation des marchés domaniaux, le confinement général de la population, etc. Ces mesures ont sans doute affecté l’approvisionnement en produits carnés importés, ce qui a augmenté la consommation de la viande de brousse. Toutefois, pour 4 % des répondants, les contraintes imposées par la première vague de la pandémie à Covid-19 ont entrainé également la baisse de la viande de brousse (Graphique n° 1). Les différences observées entre ces trois catégories de consommateurs sont confirmées par le test de khi-deux (P<0,05). La Covid-19 n’a donc pas affecté significativement la consommation en viande de brousse dans la commune de Pokola.
Graphique n°1 : Perception sur l’évolution de la consommation en VDB pendant la pandémie
Source : Enquête de terrain, 2020

3. Discussion

3.1. L’approvisionnement en viande de brousse et les déterminants de sa consommation

L’approvisionnement en viande de brousse par les ménages de la commune de Pokola se réalise au marché principal de Pokola (87 %), par livraison à domicile (11 %) et quelques fois à la gare routière (2 %). Cependant, les résultats de la présente étude montre également que les ménages s’approvisionnent préférentiellement auprès des détaillants (87 %). Ces derniers de par leur mode de vente (au détail) facilitent l’accès de la viande de brousse auprès des ménages. Dans le plan d’aménagement de l’UFA Pokola, Anonyme (2007, p.65) montre que les détaillants représentent la catégorie des commerçants la plus impliquée au marché. Ils sont fournis en VDB par les femmes grossistes qui s’approvisionnent à leur tour auprès des chasseurs. Les travaux de A. Diakoussouka Maboundou (2014, p.79) réalisés dans la ville de Brazzaville montrent également que les marchés sont des lieux les plus sûrs où les consommateurs Brazzavillois s’approvisionnent en VDB (67 %).
Pendant la première vague de la pandémie à Covid-19 à Pokola, y compris lors du confinement général de la population, 95 % des ménages ont affirmé consommer régulièrement la viande de brousse. Dans la ville de Brazzaville au Congo, A. Diakoussouka Maboundou (2014, p. 79) obtient un taux de consommation en VDB similaire à celui des ménages enquêtés. Cependant R.A. Mbété (2011, p.19) obtient des taux de consommation des ménages pour cette denrée légèrement moins élevé, soit 88 % des enquêtés. Ces affirmations confirment celles de D. Wilkie et al., (2005, p. 271) au Gabon, montrant que la viande de brousse est consommée, dans les foyers de toutes les couches sociales en milieu rural, par les ménages aisés comme pauvres.
A cet effet, plusieurs raisons expliquent la consommation régulière de la viande de brousse, notamment les habitudes alimentaires (59 %), les qualités organoleptiques (notamment le goût), le faible prix d’achat et la facilité d’accès par rapport aux autres sources de protéines animales. Des résultats similaires ont été obtenus par N. Van Vliet (2011, p.13), affirmant qu’en milieu rural et urbain la viande de brousse est disponible et est consommée pour plusieurs raisons incluant : son prix d’achat, son goût et les traditions qui varient selon les régions. Par conséquent, les consommateurs la considèrent souvent comme une viande saine, provenant du milieu naturel et dépourvue d’additif ou produit artificiel. Dans la même perspective, Anonyme (2007, p.182) dans le plan d’aménagement de l’UFA Pokola affirme que la consommation de la VDB relève de la culture alimentaire de ces populations. A Bata en Guinée Equatoriale, T. East et al., (2005) cité par N. Van Vliet et al., (2011, p.132) confirment que les revenus, l’appartenance ethnique et la nationalité sont des déterminants majeurs de la consommation de VDB. De même au Gabon, P. Starkey (2004) cité par N. Van Vliet et al., (2011, p.132) soutient que l’habitude du goût de la VDB acquise depuis l’enfance est clairement un facteur clé qui détermine la préférence de celle-ci. Les déterminants de la consommation de la VDB sont donc à la fois d’ordre social et économique. Par ailleurs, M. Montoussé et G. Renouard (1997, p.209) soulignent que les déterminants de la consommation sont nombreux. Certes, le consommateur dispose d’un choix individuel, mais ses goûts sont en partie déterminés par son groupe social. Aussi, la consommation ne sert pas seulement à satisfaire un besoin d’usage, elle sert également à satisfaire un besoin social, à montrer à quel groupe il appartient ou à quel groupe il se réfère (M. Montoussé et G. Renouard, 1997, p.209). La consommation régulière de la VDB est donc le reflet de la socialisation ou des habitus des consommateurs, mais aussi de la disponibilité alimentaire de cette denrée, plus accessible que d’autres sources de protéines animales.

3.2. Les espèces de viande de brousse consommées et les effets mitigés de la Covid-19

L’étude a mis en exergue une diversité d’espèce de VDB consommée dans la commune de Pokola pendant la première vague de la pandémie à Covid-19. Les céphalophes (51 %), le potamochère (15 %), l’atherure africain (13 %) et le hocheur (11 %) sont les quatre espèces de VDB les plus consommées. Les espèces animales fournissant la VDB la plus consommée appartiennent principalement à trois ordres de mammifères : les artiodactyles (69 %), les rongeurs (13 %) et les primates (11 %). Ces résultats concordent avec ceux de R.A. Mbété et al., (2011, p.20) sur les principales espèces de viandes de brousse les plus rencontrées. De même, l’étude de A. Diakoussouka Maboundou (2014, p.81) montre que les espèces de VDB appartenant aux mammifères représentent 81 % et que l’atherure africain, l’aulacode et les céphalophes sont les trois espèces les plus prisées. Dans l’étude sur l’impact de la Covid-19 sur la commercialisation de la VDB à Brazzaville, G.F. Mialoundama Bakouétila et al., (2020, p.59) affirment que les céphalophes (57 %) et les potamochères (14 %) sont les deux espèces les plus commercialisées. Des résultats similaires ont été également rapportés par N. Van Vliet et al., (2011, p.126) qui affirment que près de 90 % des captures des chasseurs au Gabon concernent les mammifères dont les espèces les plus fréquemment chassées sont l’atherure (Atherurus africanus), le céphalophe bleu (Cephalophus monticola) et le céphalophe rouge (Cephalophus spp.).
Les résultats de l’étude montrent également que quelques espèces protégées par la loi congolaise (le crocodile nain, le chevrotain aquatique et le pangolin) sont consommées à des faibles fréquences. En effet, ces espèces s’acquièrent assez souvent par le biais des circuits directs régis par les réseaux relationnels entre ménages et chasseurs, car ces captures peuvent faire l’objet d’amende par la Direction Départementale de l’Economie Forestière.
La médiatisation de l’origine de la Covid-19 ainsi que les mesures de ripostes prises par le gouvernement congolais lors de la première vague de la Covid-19 ont faiblement affecté la consommation de la VDB à Pokola. La proportion de 70 % des consommateurs ont affirmé que la Covid-19 n’a eu aucun effet sur leur consommation en VDB. Cependant 30 % des consommateurs enquêtés sont d’avis contraire, dont 26 % qui affirment qu’elle a augmenté la consommation en VDB. La fermeture des frontières et le confinement général de la population avaient entrainé des difficultés d’approvisionnement d’autres sources de protéines animales en général, en particulier celles qui sont importées. Toutefois, 4 % des consommateurs ont préféré baisser leur consommation en VDB, car la pandémie à Covid-19 est une zoonose, dont l’agent vecteur potentiel est le pangolin (G. Volpato et al., 2020, p.2).
La VDB est une ressource importante pour les populations rurales du bassin du Congo. En effet, elle peut représenter soit une source régulière de protéines ou de revenus, soit un filet de sécurité lorsqu’elles traversent une période difficile (N. Van Vliet et al., 2011, p.126). Dans le contexte de la fermeture des frontières et du confinement général de la population, la VDB a assuré un rôle primordial dans la sécurité alimentaire des Communautés Locales et Populations Autochtones (CLPA) de la commune de Pokola. La proportion de 39 % des ménages enquêtés affirme consommer la VDB 4 à 7 fois par semaine. Ce taux était sans doute plus élevé pendant le confinement général de la population au mois d’avril 2020.

Conclusion

La présente étude a analysé la consommation de la viande de brousse dans les ménages de la commune de Pokola pendant la première vague de la Covid-19. Il ressort de l’étude que la viande de brousse reste la principale source de protéine animale des populations, car elle était consommée dans la quasi-totalité des ménages sans distinction des couches sociales. Les habitudes alimentaires, le prix de vente (coût faible) et le goût sont les trois principaux déterminants de la consommation régulière de la viande de brousse. Les espèces intégralement et partiellement protégées ont été consommées pendant la période sanitaire incluant le pangolin considéré aujourd’hui comme agent vecteur à la Covid-19. Les mesures de ripostes à la Covid-19 ont faiblement affecté la consommation de la viande de brousse.
Cette crise sanitaire questionne le devenir de la sécurisation alimentaire des populations de la commune de Pokola, mais aussi de l’ensemble des communautés rurales et urbaines situées en zone forestière. Elle plaide en faveur du développement de l’élevage d’espèces à cycle court et de la promotion de la domestication, car la croissance démographique des Unités Forestières d’Aménagement constitue une menace pour cette biodiversité faunique.

Références bibliographiques

ANONYME, 2007, Plan d’aménagement de l’Unité Forestière d’Aménagement (UFA) de Pokola (2007-2036). Congolaise Industrielle des Bois (CIB), Terea, GTZ, FFEM, Groupe Agence Française de Développement, OIBT, 382 p.
ANONYME, 2011, Monographie départementale de Sangha, Etude du secteur agricole. République du Congo, CERAPE et SOFRECO, 108 p.
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Pour citer cet article


Référence électronique
MIALOUNDAMA BAKOUETILA Gilles Freddy, NTOUMBOU MABOUNDOU Phons Louis, LOUBELO Aubry Babain, BITSOUMANOU NKOUNKOU Junior, SAMBA NSAYI Freddie Ephrem et MISSENGUE Scherell Ségolen Lutterah, ANALYSE DE LA CONSOMMATION DE LA VIANDE DE BROUSSE DANS LES MENAGES DE LA COMMUNE DE POKOLA (CONGO) PENDANT LA PREMIERE VAGUE DE PANDEMIE A COVID-19 , Revue Espace, Territoires, Sociétés et Santé ,[En ligne] 2021, mis en ligne le , consulté le 2021-09-23 13:06:03, URL: https://retssa-ci.com/index.php?page=detail&k=202