2022/Vol.5-N°9: Méthodes et outils géospatiaux dans l’analyse des problèmes de santé
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STRUCTURATION DE L’ESPACE ET OFFRE DE SOINS DE PREMIER RECOURS DANS UN QUARTIER URBAIN ANCIEN, BACONGO (BRAZZAVILLE, REPUBLIQUE DU CONGO)
SPACE STRUCTURING AND PROVISION OF PRIMARY HEALTH CARE IN AN OLD URBAN NEIGHBOURHOOD, BACONGO (BRAZZAVILLE, REPUBLIQUE OF CONGO)

PAKA Etienne
Maître-assistant
Institut Géographique National (IGN)
Université Marien Ngouabi,
pakaetienne65@gmail.com


Résumés



Entrée d'Index


Mots clés: Brazzaville | offre de soins | disparités spatiales | logique d’implantation |

Keys words: Brazzaville | Care offer | spatial disparities | location logics |


Texte intégral




Introduction

Dans son essai sur l’habitation humaine de la Terre, M. Lussault (2013, p.43) écrit que le monde actuel est du « genre urbain ».  Cette expression traduit le fait que l’urbanisation est devenue la caractéristique majeure du monde contemporain. Aujourd’hui, et pour les années qui viennent, les problèmes auxquels les gouvernements devront faire face sont liés à l’urbanisation. Parmi ces problèmes figurent ceux relatifs à la santé. La crise sanitaire de la Covid-19 montre à quel point les villes sont à la fois des lieux de vulnérabilité et de diffusion des phénomènes épidémiques. Cette vulnérabilité des villes aux crises sanitaires pose un autre problème, celui de la capacité des systèmes de soins à répondre aux besoins des populations urbaines. Des études ont pourtant montré que les villes concentrent l’essentiel des ressources sanitaires (M. Harang, 2007, p.81-82 ; Bnetd, 2013, p.51). Au Congo, les trois quarts des médecins exercent à Brazzaville, capitale politique et administrative (E. Paka, 2018, p.128). Toutefois, cette inégale répartition des ressources sanitaires au profit des villes masque des disparités intra-urbaines dans la répartition des ressources sanitaires, au point que des secteurs urbains anciens demeurent en situation marginale.
Cette étude a été réalisée à Bacongo, l’un des neufs arrondissements de la ville de Brazzaville. Bacongo et Poto-Poto, les « Brazzavilles noires » de G. Balandier (1957, p.248), sont les modèles souvent cités de « districts africains de grandes villes » coloniales (C. Coquery-Vidrovitch, 2006, p.1091). Ces deux anciens « villages urbains » ont été créés, respectivement, en 1909 et en 1911 (C. Goma-Foutou,1980, p.23). Situé au sud-ouest de Brazzaville, Bacongo s’étire le long de la rive droite du Fleuve Congo, « le Fleuve-Large » comme l’écrit T. Matondo-Kubu (2021, p.34). Si Bacongo est un « vieux quartier », il est aussi très hétérogène sur le plan de la structuration spatiale.
Du point de vue sanitaire, Gérard Salem définit la ville comme un espace hétérogène, dense et ouvert (1998, p.72-73). A l’échelle de Bacongo, l’hypothèse retenue est que la géographie de l’offre de soins de premier recours est un indicateur de la structuration de ce « petit espace » urbain ancien. Deux questions constituent le fil de cette étude : quels sont les facteurs qui participent à la structuration spatiale de Bacongo ? Quels sont les liens entre cette structuration de l’espace et la distribution géographique de l’offre de soins ? Partant d’une approche différenciée de l’espace, l’étude a donc pour objectif d’analyser la distribution spatiale de l’offre de soins de premier recours et d’en identifier les déterminants en lien avec la structuration de l’espace urbain.

1. Méthodologie

1.1. La collecte des données

La figure n°1 présente le cadre méthodologique de l’étude, de la collecte des données jusqu’à la réalisation des cartes. Les données exploitées proviennent principalement de deux sources : la revue documentaire et l’enquête de terrain. La revue documentaire a permis d’obtenir des informations sur l’histoire de Bacongo, sa population, la mise en place et la répartition des équipements. Les enquêtes de terrain ont eu lieu d’octobre 2019 à juin 2020. Après cette période, plusieurs autres visites de terrain ont été réalisées pour la mise à jour des informations. Les enquêtes de terrains ont permis d’actualiser les informations obtenues auprès des sources administratives. Tous les équipements ont été géolocalisés. Plusieurs couches d’informations spatiales (voirie, cours d’eau, limites des quartiers) ont été digitalisées à partir de l’orthophoto de Brazzaville de 2016. Toutes les données spatiales collectées ont été intégrées à une base de données en vue de la réalisation des cartes.
Figure n°1 : Cadre méthodologique

1.2. Les traitements cartographiques

La carte des densités de population a été réalisée grâce aux différents outils de géotraitement de ArcGIS 10.7. Trois champs ont été créés dans la table d’attributs. Le premier champ était consacré au calcul de la superficie de chaque quartier. Cela a été rendu possible grâce à l’outil « Calculate Geometry ». Le nombre d’habitants par quartier a été reporté dans le deuxième champ. Les données de population utilisées sont issues du dernier recensement général de la population et de l’habitat de 2007. Ces données, plus fiables malgré leur ancienneté, ont été retenues plutôt que des estimations qui, à cette échelle, comporteraient d’incontestables biais. Grâce à ces deux premiers champs, un troisième champ a été créé pour le calcul de la densité, grâce à l’outil « Field Calculator ».
Les cartes des densités des équipements ont été réalisées grâce à l’outil de géotraitement « Kernel Density ». Dans le cas des entités ponctuelles, le principe de calcul de la densité est le suivant : l’outil calcule la densité des entités ponctuelles dans un voisinage ou dans un rayon autour de ces entités. Le voisinage décrit la forme de l'étalement des points. Ainsi, la densité des points représentant la localisation des équipements a été calculée en considérant un rayon de 500 m. Les cartes de densité des équipements permettent d’affiner l’analyse spatiale en mettant mieux en exergue les zones de concentration des équipements.
Reprenant l’approche utilisée par A. Nikiema (2018, p.8) à Ouagadougou, la distribution spatiale de l’offre de soins de premier recours a été comparée à celle de l’offre éducative des établissements du premier et du second degré. Cette approche comparative permet de savoir si la distribution spatiale des centres de santé obéit à une logique particulière, comparativement à la distribution spatiale des établissements scolaires.

2. Résultats

2.1. Bacongo : un vieux « quartier » hétérogène

Bacongo comptait 98 734 habitants en 2007 (RGPH 2007). Cette population serait passée à 146 100 habitants en 2020, selon les dernières estimations de l’Institut National de la Statistique. Bacongo s’étend sur un plateau, entre le ravin du Tchad et l’embouchure de la rivière Makélékélé sur le Fleuve Congo (Carte n°1). Dès sa création, Bacongo se caractérise globalement par deux types d’espaces
Carte n°1 : Localisation de l’arrondissement de BacongoPAKA
Le premier se situe au Nord-Est, entre le ravin de la glacière et celui du Tchad. Cet espace est le prolongement du quartier du Plateau, quartier administratif, principal espace de pouvoir de l’ancienne ville européenne (S. Dianzinga, 2010, p.9). Le quartier du Plateau a gardé sa fonction administrative. Il accueille encore les sièges de plusieurs ministères et administrations centrales, des ambassades et le Palais présidentiel.  Sa fonction d’espace de « pouvoir » s’est renforcé avec l’installation du nouveau Palais du Parlement. La fonction résidentielle est aussi marquée, avec une population dominée par les expatriés, diplomates et des nationaux appartenant à l’élite politique et administrative. En raison de sa fonction administrative, le quartier du Plateau reste le moins densément habité de Bacongo (Carte n°2).
Carte n°2 : Populations et densités par quartierPAKA
Le second espace est compris entre le ravin de la glacière et la pointe sud-ouest de Bacongo. Cet espace se distingue globalement du premier par son plan en damier caractéristique des villes coloniales. Il comprend deux sous espaces. Le premier correspond au quartier de la Glacière, entre le ravin du même nom et l’avenue Savorgnan de Brazza. Prolongeant le quartier du Plateau, la Glacière est relativement résidentielle, notamment au voisinage immédiat du ravin de la Glacière. Il est aussi faiblement dense (Carte n°2). Il abrite quelques lieux historiques, tels que la paroisse catholique Notre Dame de Bacongo (Notre Dame du Rosaire) créée en 1949 (J.F. Vincent, 1966, p.73) et le premier commissariat de police de Bacongo (S. Dianzinga, 2010, p.13). Le quartier de la Glacière est un espace de transition entre le quartier administratif du Plateau et le second sous espace que l’on peut qualifier de « Bacongo populaire ». Celui-ci se situe au sud de l’avenue Savorgnan de Brazza jusqu’à la pointe de Mpissa, entre l’avenue de la corniche à l’Est, l’avenue de l’OUA et la rivière Makélékélé à l’Ouest. A l’observation, ce territoire « populaire » est aussi différencié.
Du point de vue des densités de population, deux espaces apparaissent (Carte n°2, Tableau n°1).
Tableau n°1 : Les densités de population par quartierPAKA
Source : Recensement Général de la Population et de l’habitat (RGPH 2007)
En périphérie du marché Total, un noyau central dense comprend les quartiers Nimbi, Nkéoua et Saint-Pierre Claver. Il s’y trouve plusieurs lieux historiques, comme la paroisse catholique Saint-Pierre Claver, créée en 1951 (J.F. Vincent, 1966, p.73) et l’église évangélique ouverte en 1951 (J.F. Vincent, 1966, p.76).
Ce noyau central est entouré de quartiers de densités moyennes. A l’Est, se situe un espace correspondant aux deux quartiers les plus anciens de Bacongo, Dahomey et Mbama. C’est le noyau à partir duquel Bacongo s’est développé (M. Soret, 1954, p.22). D.A. Nganga a dressé une excellente fresque historique de la vie sociale de ces quartiers, vie sociale animée autour de personnages et de lieux célèbres (2017, p.25). Ce secteur comporte aussi ses monuments historiques, tels que la Case de Gaulle (Résidence de l’ambassadeur de France) achevée en 1942 (S. Dianzinga, 2010, p.16), le marché Ta-Goma, premier marché de Bacongo ouvert en 1936 (J-J. Youlou, S. Dianzinga, 2006, p.30). Cet espace se prolonge en arc jusqu’au quartier Mpissa, le plus peuplé de Bacongo.
Au Nord-Ouest du noyau central, deux quartiers (Cinq chemins et Tahiti) constituent un espace peu dense. Ils sont les moins peuplés de Bacongo et abritent le marché Total et son importante gare routière datant de 1956 (P. Vennetier, 1957, p.148). Créé dans les années 1950 pour prendre le relai du marché Ta Ngoma devenu trop petit (P. Yengo, 2006, p.334), le marché Total est le « poumon économique » de Bacongo. Il est le plus grand marché domanial de Brazzaville qui polarise les flux de marchands et d’usagers venant de tout Brazzaville. La faible densité de cet espace est liée au fait que de nombreuses habitations sont progressivement transformées en locaux commerciaux par leurs propriétaires, afin d’en tirer une meilleure rente locative. Dans son étude sur le quartier Cinq chemins, P. Moundza fait observer que les propriétaires y sont d’ailleurs très peu nombreux (12%), la majorité d’entre eux ayant choisi de s’installer hors du quartier (2019, p.152).

2.2. Une offre de soins diversifiée et majoritairement privée

L’offre de soins de Bacongo est répartie en trois groupes : les structures publiques de soins, les structures privées et confessionnelles. Depuis le décret n° 88/430 du 6 juin 1988 fixant les conditions d’exercice libéral de la médecine et des professions paramédicales et pharmaceutiques, le secteur privé a vu son poids s’accroitre dans l’offre de soins au Congo. A Bacongo, sur 25 structures de soins de premier recours dénombrées, 21 appartiennent au secteur privé, soit 84%
2.2.1. Un faible encadrement par les structures de soins publiques
En plus d’un hôpital de référence (Hôpital de Base) ouvert en 1996, Bacongo ne dispose que de quatre structures de soins publiques de premier recours (Carte n°3). Il s’agit des centres de santé intégrés (CSI) de Bissita, Gendarmerie, Madame et Karin Johanson. Si l’on rapporte le nombre de CSI à la population estimée en 2020, on obtient une desserte de 36500 habitants pour un centre de santé public. Ce niveau de desserte est loin de la norme officielle de 10 000 habitants pour un centre de santé. L’analyse historique montre que trois des quatre centres de santé existaient déjà avant l’indépendance, en 1960 : Bissita, Madame et Gendarmerie. L’actuel centre de santé de Bissita occupe en fait les locaux du premier dispensaire adulte de Bacongo créé en 1913 (S. Dianzinga, 2009, p.99), marquant ainsi le début de l’aménagement des quartiers indigènes (J-J. Youlou, S. Dianzinga, 2006, p.21).
Carte n°3 : Distribution spatiale des structures publiques de soinsPAKA
Le centre de puériculture Edouard Renard fut créé en 1935 (C. Goma-Foutou, 1980, p.27 ; J-J. Youlou et S. Dianzinga, 2006, p.29), afin de compléter l’offre de soins adultes par un centre de soins destinés aux mères et aux enfants.  Ce centre a fermé en 2003 sur son site originel et réouvert, en 2012, sur son site actuel, sous le nom de dispensaire Madame, en mémoire à la femme du Gouverneur Edouard Renard. L’actuel dispensaire de la gendarmerie correspond à l’infirmerie du camp militaire de la milice transférée par l’armée française aux forces armées congolaises en 1961 (S. E. Labi, 2009, p.263). Ces trois centres de santé, les plus anciennement implantés, se situent dans la moitié Nord-Est de l’arrondissement, qui est historiquement la plus proche de l’ancienne ville européenne. Toute la moitié Sud-Ouest n’est desservie que par une seule structure publique de premier recours : le CSI Karin Johanson. Ce centre a été inauguré en juin 1993 sur son premier site, dans un bâtiment mis à disposition dans la concession de l’église évangélique. Il a déménagé en 2015 sur son site actuel de l’avenue Cinq chemins. Le fait le plus notable est l’absence de structure publique de soins à Mpissa, le quartier le plus peuplé de Bacongo.
2.2.2. Des structures privées privilégiant les espaces attractifs
Du point de vue quantitatif, Bacongo est mieux desservi par les structures privées de premier recours que par les structures publiques. Avec 21 structures de soins, la desserte est de 6952 habitants pour une structure privée de soins, soit une desserte cinq fois meilleure à celle des structures publiques. Parmi ces structures privées, 16 (76%) appartiennent au secteur privé laïc et cinq (24%) aux confessions religieuses. Les structures privées présentent une localisation particulière (Carte n°4).
Carte n°4 : Distribution spatiale des structures privées de soinsPAKA
Les structures privées de soins sont concentrées autour du marché Total (65,5%), dans les quartiers Tahiti et Cinq chemins, ainsi que leur proximité immédiate. Ces deux quartiers bénéficient de la forte attractivité du marché Total. Les trois quartiers les plus densément habités (Nkéoua, Nimbi, Saint-Pierre Claver) accueillent beaucoup moins de structures privées de soins, encore moins les trois autres quartiers formant un arc périphérique depuis Dahomey jusqu’à Mpissa. Il faut encore noter la situation particulière du Quartier Mpissa, le plus peuplé, qui n’abrite qu’une structure privée implantée en 2012 par un médecin à la retraite. Il apparaît que la distribution spatiale de l’offre de soins ne correspond pas à la distribution de la population, et par ricochet à la demande de soins.
La même structure spatiale ressort dans la distribution des pharmacies (Carte n°5). Un peu plus de la moitié des pharmacies (neuf sur dix-sept, soit 53%) se situe autour ou à proximité du marché Total, toujours dans les quartiers Tahiti et Cinq chemins.
Carte n°5 : Distribution spatiale des pharmaciesPAKA
L’effet de polarisation exercé par l’espace autour du marché Total s’observe encore mieux sur la carte indiquant les densités des équipements (Carte n°6). Il y apparaît un espace central et des espaces périphériques. L’espace central autour du marché total bénéficie d’une forte densité des centres de santé et des pharmacies. L’espace qui se trouve au nord du ravin de la Glacière étant un espace plutôt administratif et résidentiel, la faiblesse de l’encadrement sanitaire de premier recours pose, dans une moindre mesure, moins de problèmes d’accès aux soins. Les populations qui y habitent sont plutôt aisées et ont les moyens de s’adresser à une offre de soins intermédiaire (Cliniques, cabinets médicaux spécialisés…).
Carte n°6 : Densité des structures de soins et des pharmaciesPAKA
Au sud, dans les quartiers populaires, la faiblesse de l’encadrement sanitaire par l’offre de soins de premier recours (publique ou privée) pourrait poser des problèmes d’accès aux soins, pour les familles où les dépenses de santé sont en concurrence avec d’autres besoins familiaux.
2.2.3. Offre de soins et offre éducative : une géographie différentielle
Du point de vue structurel, l’offre éducative est aussi marquée par une prédominance du secteur privé (confessionnelle et non confessionnelle). 56 établissements inventoriés sur 82 relèvent du secteur privé, soit 68%. Du point de vue spatial, il y a une plus grande couverture spatiale de l’offre éducative, quel que soit le secteur considéré (publique ou privé). Des quartiers qui sont peu desservis par l’offre privée de soins sont au contraire attractifs pour les établissements scolaires du primaire et du secondaire (Carte n°7). Ces quartiers sont d’ailleurs les plus peuplés de Bacongo. Tout se passe comme si les promoteurs des écoles privées privilégient les implantations dans les secteurs à fort potentiel démographique (en termes de population résidentielle), alors que les acteurs privés des soins recherchent plutôt les espaces les plus attractifs en raison de leur fonction commerciale.
Carte n°7 : Distribution spatiales des établissements scolairesPAKA
C’est le cas du quartier Dahomey et surtout du quartier Mpissa. Ce vaste quartier qui n’abrite qu’un seul centre privé de santé accueille neuf écoles privées, trois écoles publiques et une école confessionnelle.
La situation des quartiers Tahiti et Cinq chemins est la plus illustrative de l’implantation différentielle de l’offre de soins et l’offre éducative. Cet espace central, polarisant par rapport à l’offre privée de soins, n’est pas attractif pour l’offre éducative privée. Il faut y voir l’effet du « contexte quartier ». C’est un espace commerçant, bruyant, avec de nombreux étals installés à même le sol, au point où certaines rues sont inaccessibles aux véhicules. Ce contexte n’est pas favorable à l’installation d’un établissement scolaire qui nécessite un minimum de « tranquillité ». En plus du « contexte quartier », il y a un facteur urbanistique : la taille des parcelles et leur densification. Ces vieux secteurs de Bacongo ont été lotis après 1945, avec des parcelles de taille modeste, 325 m2, en moyenne (J-F. Vincent, 1966, p.19). Dans les années 1950 des opérations immobilières ont permis la construction de maisons modernes dans les nouveaux quartiers comme « Bacongo-aviation » et « Bacongo-Tahiti », dénommés « Quartier chic », sur des parcelles de 270 à 360 m2 (S. Dianzinga, 2010, p.16, J-F. Vincent, 1966, p. 19). La densification de l’occupation de ces parcelles pour des usages commerciaux est telle qu’il y a de moins en moins d’espaces disponibles pour d’autres usages, notamment les usages scolaires qui ont besoin de grands espaces d’accueil. La carte n°8 montre particulièrement la « marginalité » de cet espace, du point de vue de l’offre éducative.
Carte n°8 : Densité des établissements scolairesPAKA
Si l’offre éducative paraît géographiquement plus large que l’offre de soins, elle est aussi marquée par une forme de concentration. Il y a un glissement des noyaux de concentration spatiale de l’offre éducative plutôt à l’Est, autour de l’avenue De Brazza, et au Sud, entre les quartiers Saint-Pierre Claver, Nimbi et Mpissa.

3. Discussion

3.1. Des espaces urbains anciens en marge de l’offre de soins 

En 2004, F. Fournet et G. Salem ont publié un texte sous le titre « La santé dans les villes africaines, d’idées reçues à la définition d’une urgence de santé publique » (p. 567). Parmi les idées reçues figure celle selon laquelle, « Les villes sont favorisées par rapport à la campagne, elles absorbent l’essentiel des ressources sanitaires du pays ». Pourtant, poursuivent-ils « l’offre de soins y est cependant géographiquement mal répartie et socialement peu accessible » (p.567). Si l’on admet le fait qu’il existe des disparités intra urbaines de l’offre de soins (E. Cadot M. Harang, 2006, p.330), une autre idée reçue postule que ce sont les quartiers centraux qui sont les mieux desservis que leurs franges périphériques. Certes, cette idée n’est pas tout à fait fausse, comme l’ont bien montré E. Makita-Ikouya à Libreville (2016, p.329), F. Fournet, A. Meunier-Nikiema et G. Salem à Ouagadougou (2008, p.99-100). Des disparités apparaissent pourtant à l’intérieur même de ces zones centrales. Les observations faites à Bacongo illustrent bien ce fait. Dans cet espace ancien et central, la concentration des structures de soins dans quelques secteurs crée des « déserts médicaux » dans d’autres. C’est bien manifestement le cas du quartier Mpissa qui ne dispose pas de structure publique et qui n’est desservi que par une seule structure de soins privée.

3.2. Logique d’implantation des structures de soins privées et structuration de l’espace urbain

L’inégale répartition des structures de soins tient à la structuration de cet espace. La polarisation exercée par l’espace autour du marché total est sans conteste liée à sa fonction commerciale. L’implantation préférentielle des structures privées dans cet espace obéit à la volonté des promoteurs de ces structures de bénéficier de l’attractivité de cet espace. La patientèle peut ainsi être constituée des résidents de ces quartiers, des commerçants et de nombreux usagers du marché venus de Bacongo et de Brazzaville. Dans l’arrondissement de Talangaï (au nord de Brazzaville), S.C. Mouata (2018, p.22) note également un effet polarisant du marché de Mikalou dans la distribution des centres de santé du quartier Champ de tir. La majorité des centres de santé et des pharmacies se situe en effet au Nord du quartier, autour du marché de Mikalou, dans un espace beaucoup plus attractif.
Les quartiers en périphérie de ces espaces polarisants n’ont essentiellement qu’une fonction « dortoir », et n’abritent que des commerces et des marchés de proximité. La concentration des structures privées de soins dans les deux quartiers autour de ces espaces polarisants est donc l’expression d’une implantation bien plus fondée sur une logique de rentabilité financière que sur une logique de satisfaction des besoins des populations. Même si elle intègre nécessairement la rentabilité financière, la logique d’implantation des établissements scolaires correspond mieux à la distribution de la population. A. Nikiema et al (2018, p.10) ont fait la même observation en analysant la distribution spatiale de l’offre de soins et de l’offre éducative à Ouagadougou.
Contrairement à une idée répandue, les « petits espaces urbains centraux » sont loin d’être homogènes. Ils peuvent être marqués par une forte hétérogénéité dont les disparités spatiales de l’offre de soins sont l’expression. Ces disparités sont par conséquent révélatrices d’une fonctionnalité différentielle des espaces à l’intérieur des quartiers anciens. A Bobo-Dioulasso, D. Kassié (2018. p.27) a même montré que des secteurs périphériques de la ville dotés de fonctions polarisantes étaient mieux pourvus en structures de soins que des espaces centraux. Cela est l’expression géographique ou spatiale de ce que H. Picheral (1998, p.39) appelle « la valeur d’usage de l’espace ». Selon ses fonctions, ou sa valeur d’usage, « Tel espace peut attirer, tel autre repousser ».

L’analyse spatiale de l’offre de soins à Bacongo montre tout l’intérêt d’une approche différenciée de l’espace, y compris à l’échelle d’un « vieux quartier » urbain. La structuration marquée de cet espace autour du marché Total qui polarise les flux quotidiens est le facteur déterminant la distribution de l’offre de soins, notamment pour le secteur privé très largement majoritaire. De ce fait, la concentration des structures de soins privées autour du plus grand marché de Brazzaville laisse apparaître des espaces en marge de l’encadrement sanitaire, à l’intérieur même d’un espace central et anciennement urbanisé. Plus encore, ces disparités spatiales de l’offre de soins traduisent une implantation fondée sur une logique de rentabilité financière plutôt que sur une logique de satisfaction des besoins de la population.
Du point de vue de l’offre et de la demande de soins, le problème de Bacongo est moins l’inégale répartition spatiale des structures de soins privé, que le faible encadrement spatial de l’offre publique de soins. La desserte de Bacongo en structures publiques de soins reste en deçà des préconisations nationales. Il faudrait reconsidérer les préconisations visant à atteindre l’équité d’accès aux soins par les seules structures publiques. Viser l’équité d’accès uniquement par l’offre publique de soins conduirait à l’implantation des structures publiques dans les espaces urbains bénéficiant déjà d’un bon encadrement sanitaire par l’offre privée. Compte tenu de l’implantation différentielle des structures de soins privées au profit des espaces commercialement les plus attractifs, l’implantation des structures publiques de soins devrait privilégier les quartiers les moins bien desservis, à condition de s’assurer que le secteur privé de soins remplit les critères d’un niveau de service acceptable.
Le contexte de chaque quartier, la valeur d’usage de l’espace qui en résulte et la perception que les promoteurs privés ont de chaque espace varient en fonction des équipements. Un même espace peut être attractif pour un type d’équipement et répulsif pour un autre. C’est ce qui apparaît de l’analyse de la distribution spatiale de l’offre de soins et de l’offre éducative à Bacongo. Il en résulte une géographie différentielle révélatrice des logiques spatiales particulières.

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Pour citer cet article


Référence électronique
PAKA Etienne, STRUCTURATION DE L���ESPACE ET OFFRE DE SOINS DE PREMIER RECOURS DANS UN QUARTIER URBAIN ANCIEN, BACONGO (BRAZZAVILLE, REPUBLIQUE DU CONGO) , Revue Espace, Territoires, Sociétés et Santé ,[En ligne] 2022, mis en ligne le 30/06/2022, consulté le 2022-09-26 02:41:59, URL: https://retssa-ci.com/index.php?page=detail&k=250